L’incompréhension & l’impuissance

Fixe. Juste fixe. Immobile devant un monde qui tournait décidément bien trop vite pour elle. C’était le vertige, le début de la fin de tout. La fin d’un commencement ou bien juste… Le néant. Vidée de son espoir, elle n’était plus qu’un être dont deux silhouettes tenaient la main.

L’Incompréhension et l’Impuissance. Deux jumelles que jamais rien de saurait séparer. Plus muettes encore que le silence, plus pesantes qu’un monde, elles étaient pourtant devenues ses seules alliées. Deux amies pour faire face.

Figées alors que tout bougeait bien trop autour de cet étrange trio, les prunelles éteintes et l’étincelle de l’âme envolée. Sans doute, la plus morte des morts de l’Autre Côté. Lorsqu’elle voulait lutter, la poigne devenait plus douloureuse. Une brûlure inqualifiable. Une abomination de souffrance. Tout cela dans le but de la faire ployer.

L’Incompréhension et l’Impuissance vivaient du renoncement. Deux silhouettes affamées, toujours en quête d’un ange à tourmenter. Aujourd’hui, c’était elle. Demain, peut-être serait-ce un autre. Y avait-il seulement une fin à ce jour qui ne s’achevait plus ?

Gerda, désemparée, verrait à tout jamais Bror la quitter.

Publicités

La frustration

Attendre. C’était le point de départ de toute apparition, la douce mélodie qui s’en faisait venir la frustration. Mainte fois, je l’avais fréquentée et ce jourd’hui encore je ne pouvais que la sentir s’approcher. Prisonnière de ce que je voulais, acculée et sans force aucune, je la distinguai de plus en plus. Elle choisit de se matérialiser à mes côtés, si proche que son aura glacée parvint à geler jusqu’à mes lèvres étonnées. La frustration me surprenait toujours par son flair, et me faisait redouter les heures prochaines. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

Espérer. Lentement, l’attente se muait dans un espoir qui en venait à me faire sourire. Je me donnai des idées, des explications qui se perdront dans l’estomac vorace de cette silhouette orangée. La frustration, la bouche d’une horloge formée, absurde et sans logique, faisait résonner un tic, irrémédiablement suivi d’un tac, si forts et pénibles que le silence renonçait à nous rejoindre. Au plus le temps s’enfuyait vers le cosmos, au plus mon être menaçait de tomber dans le vide que se plaisait à construire le manque de la chose tant convoitée. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

S’offusquer. Oppressée par cette horloge qui n’en finissait pas de me tourmenter, les explications progressaient en accusations et faisaient grandir l’amertume qui s’en vint rejoindre la silhouette orangée privée de bras. La frustration ne peut saisir quelque chose. La frustration est condamnée à attendre qu’on lui donne. « Devrais-je attendre de perdre moi aussi mes bras afin que l’on m’abreuve comme un oisillon incapable ? » tempêtai-je en me levant brusquement. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

Agir. Muette de par son horloge qui la contraint à ne plus rien demander, la frustration s’écarta de moi. Le poing serré et prête à l’affrontement, je fixai l’étrange, me perdais dans la volute et suivais les aiguilles qui ne tournaient plus. « Je ne puis admettre l’emprisonnement d’une pensée, je ne puis être dépendante et sans initiative aucune ! » crachai-je au visage de la silhouette terrorisée. « Je ne serai pas de celles qui attendent, espèrent et s’offusquent. Sur l’instant, je m’en vais agir et à jamais te terrasser ! » ajoutai-je, le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que tout.

L’amertume

Alors que le sommeil me fuyait, insaisissable et à jamais hors de ma portée, un rire moqueur se fit entendre. Je levais la tête, persuadé qu’il ne s’agissait là que de quelques illusions nocturnes dont mon cerveau subissait les assauts. La pénombre régnait, mais le rire résonna, mainte fois encore.
D’une rage qui échauffe les veines et fait palpiter mes tempes, je quittais mon fauteuil adoré et fit une inspection de la pièce. Le rire moqueur, semblable à celui d’un oiseau funeste qui se gausse du cercueil que l’on met en terre, résonna, mainte fois encore.
La mâchoire se crispait, l’émail de mes dents sur le point de céder n’en pouvait plus de ce rire absurde qui envahissait de plus en plus mon espace. Est-ce donc là quelques moqueries de l’univers, ou la punition d’un esprit qui ne cherche que le sommeil ? Le rire résonna, mainte fois encore.
« Sinistre chose qui s’en vient me tourmenter, n’en peux-tu plus de te cacher ? » hurlais-je à l’intention d’un vide qui se fit grandissant. Par-delà la table, dans le fauteuil où se plaisait à s’asseoir ma douce compagne, se dessinait une silhouette rougeâtre, parée de superbes volutes. Son rire résonna, mainte fois encore.
« Quelle créature du démon es-tu pour venir en ces lieux saints ? » clamais-je, la main posée sur un verre d’alcool oublié. Son visage se fit plus précis et un immense sourire s’en vint déchirer celui-ci de part et d’autre. L’horreur m’habitait, prenait possession de mes sens en ne me laissant qu’impuissant. Son rire résonna, mainte fois encore.
Ma rétine ne parvenait à s’en détacher, prise dans les filets pourpres de cette illusion qui volait les traits de mon épouse perdue. Je hurlais à en perdre mon souffle, faut-il que j’eusse été un homme si abominable pour que Dieu me punisse de la vision torturée de ma chère moitié ? Son rire résonna, mainte fois encore.

« Cesse donc tes moqueries et parle, créature du diable ! » m’emportais-je dans l’envie folle de saisir l’insaisissable. Il me semblait alors que ce Dieu que j’avais tant prié ne trouvait d’intérêt à ma mort uniquement dans le châtiment. Sans doute avait-il plongé son bras dans le ventre de la Terre, jusqu’à en atteindre les viscères diaboliques pour en ramener cette étrange silhouette au sourire déchiré. Son rire résonna, mainte fois encore.
De son rire je devins fou à en briser les verres d’alcool qui se multipliaient sans explications aucune sur une table déjà bien encombrée de quelques ouvrages qui permettent aux heures de fuir. Je n’ai que la colère pour combler le vide de ma douce épouse perdue. Les portraits n’existent plus en ce monde et son souvenir s’efface les jours passants. Son rire résonna, mainte fois encore.
L’estomac au bord des lèvres d’avoir tant enragé, j’ouvris le tiroir pour saisir un couteau fort aiguisé. La pénombre s’empara de mon cœur comme elle s’était emparée des lieux. Je ne pus supporter un rire de plus. Je me jetai sur l’infâme silhouette et passai au travers. La chaleur embrasa mes chairs sur l’instant, torturant davantage mon âme perdue. Son rire résonna, mainte fois encore.
Couché sur le sol, je réalisai à peine que la lame s’était enfoncée dans mon abdomen. Ma respiration fut aussi courte qu’inutile. Il ne me resta que quelques instants volés au cosmos pour me souvenir que les anges ne peuvent mourir d’amertume. Son rire résonna, une ultime fois encore.