Extrait : Le dîner

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Le dîner

                Les embruns fouettent mon visage, au loin les navires rentrent tour à tour dans le port. L’hiver fut rude, il nous a transis de froid et isolés du monde durant des semaines. Chaque jour nous avons prié Dieu de nous épargner, chaque jour nous l’avons supplié de faire cesser ce gel à la limite du châtiment.

            Par chance, personne n’est mort dans mon foyer. Le givre s’est emparé de nos embarcations, si bien que mon père n’a pas pu pêcher. Le manque à gagner est si grand que ma mère m’a demandé d’aller chercher quelques pièces contre des services au retour des expéditions. Il y a toujours à faire, toujours à décharger.

                À seulement huit ans, j’ai déjà compris que si je voulais manger à ma faim, il faudrait à présent que je gagne mon propre pain. Je lève la tête, perché sur un tonneau. Le port s’agite, je ne connais que trop bien tous ces rituels, toutes ces habitudes. Comme le dit si bien mon père, je suis né avec un pied sur le pont.

                J’accompagne souvent mon père, je n’ai pas peur du travail ni de la manœuvre. Je pars avec lui avant le lever du soleil et ne rentre qu’une fois nos filets pleins pour satisfaire ma mère. Elle vend notre prise au marché, nous sommes tous nés sous son étal, dans les viscères et les poissons trop avariés pour les clients.

— Gamin, déguerpis ! On n’a pas besoin de mioche au milieu du quai ! aboie un matelot.

— Je suis venu pour aider M’sieur, je réplique en sautant de mon perchoir.

— Aider à quoi ? Tu es bien trop freluquet pour cela, c’est les caisses qui te porteront, ricane-t-il en saisissant mon poignet.

— JE NE SUIS PAS UN FRELUQUET ! je m’insurge en me libérant de son emprise. Je suis bien vaillant et je puis porter des choses bien plus lourdes que moi !

                Il arque un sourcil en me toisant. Un jour on ne me regardera plus de haut comme cela.

            Un bruit de verre brisé me réveille en sursaut. Le port a disparu, me voilà de retour dans ma chambre d’Aquene. Je secoue la tête, j’ai une sainte horreur des souvenirs de mon enfance. Je veux oublier ce temps où on ne me craignait pas. Je ne veux plus être un enfant affaibli par la faim qui tente de survivre sans la pitié des gens.

                Je me lève et attache mes cheveux en catogan. La neige recouvre le bord de la fenêtre, je la regarde s’entasser et me rappeler flocon après flocon les terribles hivers que j’ai subis de mon vivant. Je serre les poings, ici les souvenirs sont bien plus violents que des gifles. J’encaisse le choc. Il faut rester fort devant les vagues du passé qui se fracassent contre notre esprit.

            Je me rends dans la pièce principale où Olga marmonne en ramassant les morceaux d’un verre éclaté. Je regarde rapidement le cahier posé sur la table, elle est obsédée par ce stage. Voilà des jours qu’elle révise sans relâche toutes les procédures. Elle n’a pas obtenu le poste de Référent qu’elle convoitait. Ses résultats lui ont seulement permis d’avoir une place comme animatrice. Je soupire et l’aide à se relever.

— Je vais ramasser. Allez prendre une douche et préparez-vous, vous avez suffisamment révisé ce protocole, je susurre en l’embrassant dans le cou.

— Je n’aurais pas dû choisir les réunions pour les morts qui ne s’assument pas encore, c’est une telle responsabilité, gémit-elle en se laissant aller contre moi.

                Olga, une éternelle angoissée soucieuse de bien faire. Je crois qu’il n’y a rien en cet univers qui pourra réellement la rassurer un jour. Je l’enlace, je tente de chasser sa peur pour quelques instants. Je caresse sa chevelure rousse et plonge mon nez dedans. Elle a besoin de tendresse, alors je puis y faire ce cadeau.

— Mon ami, vous avez reçu une invitation à dîner pendant votre sommeil, annonce-t-elle en se détachant de moi, légèrement apaisée.

— Une invitation à dîner ? Cela provient d’une énième admiratrice ? je raille en allant me préparer un chocolat.

— Bror ! Le chocolat est un remède, n’en abusez pas !

— Ce n’est que ma première tasse de la journée, ma douce, je réponds en fouillant dans le placard. Où est la cannelle ?

— Elle est à notre logement provisoire en Zone d’Accueil. Par ailleurs, il me semble que c’est davantage un bol qu’une tasse ! Et pour en revenir à cette invitation, elle ne provient pas d’une admiratrice, mais de Monsieur Beckett du Bureau de l’Archange.

            Je grogne, les invitations du Bureau de l’Archange sont toujours douteuses, aussi douteuses qu’un chocolat chaud sans cannelle. Je pèse avec attention les éclats de chocolat sur notre petite balance et les mets dans le lait qui commence à frémir. Je touille lentement avec le fouet, la consistance s’épaissit et réveille ma gourmandise. C’est devenu une vraie addiction et un rituel matinal dont je ne me passerais pour rien au monde.

— Mon ami, vous ne m’écoutez pas, s’agace Olga en rangeant son cahier.

— Je vous prie de m’excuser, le chocolat accaparait mon attention…

— Je constate ! persifle-t-elle. Je disais donc que ce Monsieur Beckett souhaite dîner avec vous au Retour des Pêcheurs pour s’entretenir au sujet de votre stage.

                Je roule des yeux, ce maudit stage me poursuit. Je ne suis pas décidé à aller travailler auprès des nouveaux morts. Ils sont souvent mous, incapables de prendre des initiatives. Pourtant, c’est une obligation à laquelle je vais difficilement pouvoir me soustraire. Je saisis la tasse, elle réchauffe la paume de mes mains, j’y trouve un plaisir simple.

— Il souhaite que vous deveniez Référent, poursuit Olga en cherchant dans les cartons sa tenue de travail.

                Je crache mon chocolat. Un Référent ? Le poste où il y a le plus de responsabilités. Je me demande ce qu’ils manigancent encore au Bureau de l’Archange.

— BROR ! Cessez de faire l’enfant ! Vous en avez mis partout, je n’ai pas le temps de nettoyer !

— Cessez de vous emporter contre moi, l’angoisse vous fait sortir de vos gonds, ma douce, je grogne en retirant ma chemise.

— Mais enfin, on n’a pas idée de se mettre nu dans la cuisine ! s’offusque-t-elle. Ni d’exposer son… Son état de forme !

— C’est une pièce principale et je suis encore le maître à mon domicile alors je fais ce que je veux. Et pour le reste, c’est juste le signe que je suis en pleine santé.

— Vous n’avez aucune pudeur, se lamente-t-elle en me tournant le dos.

— Car vous en avez bien assez pour deux.

            Je l’enlace et la serre fort, elle a besoin de se détendre. Elle est bien la seule personne avec qui je consens de céder. Je sais ce qu’elle a enduré pour moi, je ne puis qu’être reconnaissant. Je dépose des baisers dans son cou en pressant tendrement sa taille. Elle doit savoir que je suis là, prêt à la protéger de cet étrange univers.

— Pourquoi vous obstinez-vous dans la provocation ? chuchote-t-elle en caressant doucement mes mains.

— Car je suis ainsi fait. Vous n’avez rien à craindre pour…

— J’ai tout à craindre ! Et si vous osez finir votre phrase, cela voudra dire que votre mémoire est bien courte, tremble-t-elle, au bord des larmes.

— Bien, je ne l’achèverai pas. Que puis-je faire pour vous apaiser, ma douce ? je questionne en la berçant lentement.

— Habillez-vous et comportez-vous avec le plus grand des sérieux et sans provocation avec Monsieur Beckett. Peut-être que le Bureau de l’Archange a enfin consenti à vous pardonner. C’est une grande opportunité que vous avez là, souffle-t-elle en se détachant de moi pour me faire face.

            Je plonge dans ses yeux verts, elle a l’étincelle de l’espoir qui les fait scintiller. Je souris et lui vole un baiser. Enfin, sa bonne humeur revient. Je la préfère ainsi.

— Je ne vous ferai pas honte, j’assure en effleurant sa joue. À quelle heure est ce dîner ?

— L’invitation ne l’a pas précisé. Ce doit être aux alentours de midi. Sinon, il aurait mentionné un souper, suppose-t-elle en allant vers la salle de bains.

            J’acquiesce et ramasse les morceaux de verre. Olga n’a pas montré la moindre amertume ou jalousie à l’égard de cette proposition inattendue. Pourtant, Dieu sait qu’elle a convoité ce poste et travaillé dur pour l’obtenir. J’ai le sentiment de lui voler son désir le plus cher sans le mériter. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas.

            Il ne reste plus rien au sol. Un frisson me parcourt, le froid s’engouffre dans les minuscules interstices des fenêtres. Je vais devoir mettre un veston épais et ma veste d’hiver. Je grimace en constatant que la neige tombe toujours. Les bas et la neige n’ont jamais fait bon ménage, mais je me dois d’être sous mon meilleur jour pour ce repas.

            Je vais dans la chambre pour me préparer. Je passe une tenue qui me semble convenable et m’examine dans le miroir quand Olga revient avec son tailleur d’employée du Bureau de l’Archange. Je laisse mon regard glisser sur ses jambes qu’elle ne dévoile que trop rarement. Je la trouve parfaite, un véritable idéal féminin qui respire la santé et l’amour maternel.

— Bror, il faut vous raser ! Vous ne pouvez pas vous présenter à Monsieur Beckett avec cette affreuse barbe de trois jours, gronde-t-elle, poing sur les hanches.

— J’ai toujours eu la barbe en mer ! je plaide en continuant de me mirer.

— À terre, les hommes bien éduqués portent la moustache finement taillée, insiste-t-elle en sortant un trousseau de cuir de la commode.

            Elle me tend le nécessaire de rasage en fronçant les sourcils. Je crois que je vais de nouveau capituler. Avec le temps, j’ai appris à ne plus vraiment lui résister. Olga est un être doux et sensible, mais avec un profond besoin de contrôler son foyer. J’ai parfois le vague sentiment de remplacer ses enfants. Je ne puis que comprendre le vide énorme qui l’habite et qui ne l’a pas quittée depuis notre arrivée. Parfois, je puis le percevoir dans sa façon de me materner.

— Mon ami, nous vous avons acheté un bel ensemble pour les sorties, pourquoi ne le mettez-vous pas ? s’impatiente-t-elle alors que je m’éclipse dans la salle de bains pour me raser.

— Car je ne dîne pas avec un prince, je réponds en évitant soigneusement de me couper.

— Mettez votre ensemble pour les sorties ! Je ne tiens pas à ce qu’on dise que vous êtes négligé.

— Je crains d’être trop habillé pour Le Retour des Pêcheurs, c’est une table sans prétention, je soupire en regardant ma moustache restante.

Je ne puis me permettre de garder cette horreur sur mon visage. Je serai rasé de près, sans moustache ou autres fantaisies qui ruineraient mes traits. Je rince le rasoir et coupe l’eau avant de revenir dans la chambre. Rien n’échappe au regard inquisiteur d’Olga qui semble de plus en plus jouer sa propre place à travers ce dîner tant il l’obsède.

— Vous voilà rasé d’aussi près qu’un jeune communiant…

— La moustache n’avait rien de viril, je ronchonne en me déshabillant. Que dois-je mettre pour vous plaire ?

— Vous m’épuisez mon ami… Mettez donc cette chemise avec le veston brodé, intime-t-elle en me tendant tour à tour les vêtements.

            J’obéis, je vais ressembler à un courtisan venu quémander un quelconque service à la cour. Je suis heureux que nous n’ayons pas de poudre ou autre fard grotesque à portée de main. Je dois paraître à l’aise dans des vêtements dignes d’une réception royale. Je me demande encore pourquoi je l’ai laissée acheter cela. L’amour nous fait faire des choses à la limite de la stupidité.

            Elle m’aide à ajuster correctement chaque pièce, je prends peu à peu l’allure d’un prince. Elle vaporise une eau de senteur capiteuse, qu’elle adore, en grande quantité pour parfaire le tout. Je pense à ces capitaines de navires que j’ai tant admirés dans mon jeune temps. Je lève le menton, j’impressionne mon propre reflet.

— Vous êtes superbe, complimente-t-elle en joignant les mains, la voix chevrotante d’émotion.

— Je le suis en toutes circonstances, je réplique en ajustant mon tricorne.

Elle ne relève pas mon excès de vanité. Il n’y a pas de mal à se plaire et à se trouver sublime. J’assume parfaitement ma perfection physique. J’étais sans doute trop beau pour l’autre monde, voilà pourquoi j’ai été envoyé si tôt de l’Autre Côté. Ma place doit être à côté de Dieu, sans nul doute.

            Je vole un autre baiser à ma tendre Olga, la fierté illumine littéralement son visage.

— Il est temps pour vous de partir. Je ne doute pas que vous serez parfaite lors de la réunion, j’encourage en l’étreignant une ultime fois.

— Je l’espère… Le temps sera long sans vous, murmure-t-elle en se reculant.

— Je serai à vos côtés dès ce soir.

            Elle fait un pâle sourire et quitte l’appartement, déterminée et angoissée. Au fond, je ne m’inquiète pas pour elle, je sais qu’elle est plus forte qu’elle ne le soupçonne. Je réveille Kar qui somnole sur un coussin dans un coin de la chambre. Il me regarde avec son air sombre et se pose sur mon épaule.

— Peux-tu commander un bouquet de fleurs pour Olga et lui faire livrer à notre résidence provisoire ? je demande en remettant de l’ordre dans la chambre.

— Ce sera fait. Il va être l’heure de vous rendre au dîner, prévient-il en s’étirant.

— Bien, allons voir quels sont les projets de ce Monsieur Beckett.

            J’ajuste une dernière fois mon tricorne pour me rendre à mon entrevue.

            Le Retour des Pêcheurs est une auberge sympathique qui se situe à deux rues de mon appartement. J’affiche mon air supérieur, il n’est plus question d’être toisé par les autres, surtout en grands habits. Je dois leur montrer à tous que je suis le seul maître ici. Cependant, l’invitation m’intrigue autant que la proposition d’être un Référent. C’est un poste avec de lourdes responsabilités pour lequel il faut passer de nombreux examens compliqués.

            Je sais qu’il faut saisir cette opportunité de gravir les échelons, mais je dois rester méfiant, car les belles propositions cachent, généralement, bien des choses. Je grelotte, j’aurais dû mettre ma cape. La neige tombe en abondance et mes pieds s’y enfoncent en trempant mes bas de soie. Je maudis ce froid qui règne sur Aquene durant une grande partie des mille jours.

            Je vois enfin l’enseigne en bois de l’auberge, ballottée par les bourrasques qui s’engouffrent dans les ruelles. Une lumière chaleureuse s’échappe de la grande fenêtre qui donne sur la rue. La fumée qui sort de la cheminée laisse présager un agréable feu de bois qui réchauffe la salle.

            Je pousse la porte vétuste, immédiatement accueilli par une serveuse rougissante. Je la gratifie d’un sourire charmeur, elle glousse. C’est si simple de produire un effet sur la gent féminine. Je m’en amuse souvent, surtout depuis mon arrivée de l’Autre Côté. Face à la jeune femme, j’ôte respectueusement mon tricorne.

— Pourriez-vous m’indiquer la table de Monsieur Beckett, je vous prie, Mademoiselle.

— Oui… Oui… Il est… Il est… Euh… Je l’ai vu… Enfin… Il est… Pas très loin, bafouille-t-elle en triturant nerveusement son tablier.

            Mon sourire s’accentue, je désire voir à quel point je puis la déstabiliser. Je saisis délicatement sa main, l’air bienveillant.

— Reprenez-vous ma chère et dites-moi où se trouve cette table, j’insiste en captant son regard.

— Je… Je… Il est… Je le savais…

— Monsieur Sjöberg ! Je vois que vous vous amusez de votre charisme, rit un homme avec un chapeau haut de forme et une canne au pommeau en argent.

            Je libère la pauvre serveuse qui peine à se remettre de ses émotions, le souffle court. Elle cherche à tâtons le tabouret pour s’y asseoir un instant alors que je tends la main à l’homme et lui serre vigoureusement. Rien qu’au regard de sa tenue, je puis deviner un passé de riche investisseur ou d’industriel.

— Je nous ai gardé une table plus au calme, indique-t-il en me montrant une porte du bout de sa canne.

— Judicieux, je commente en lui emboîtant le pas. Mademoiselle, ce fut un plaisir, j’ajoute à l’attention de la jeune serveuse.

            Elle se mordille la lèvre et fixe ses pieds avant d’être houspillée par le chef.

— Dépêche-toi d’aller servir les tables ! J’entends d’ici les gosiers hurler qu’ils sont à sec ! beugle l’homme rougeaud au tablier taché.

— Oui… Oui, j’y vais tout de suite, balbutie la petite serveuse en trottinant rapidement devant nous.

Il n’y a pas foule dans l’auberge. Les gens boivent plus qu’ils ne mangent. Par ce froid, l’alcool devient un grand réconfort. Je le laisse m’entraîner à l’écart, dans une salle aux tentures murales qui ont bien vécu, seulement habillées par un tableau représentant un naufrage. Je déglutis, j’ai le sentiment que cette pièce n’a pas été choisie au hasard.

— Le tableau vous met-il mal à l’aise, Monsieur Sjöberg ? interroge-t-il en s’installant.

— Pas le moins du monde, je prétends en m’asseyant à mon tour après avoir retiré ma veste.

— Vous avez survécu à un naufrage, paraît-il.

            Il joue avec sa moustache, les yeux sur l’œuvre funeste.

— C’est parce que j’y ai survécu que je ne les redoute pas, je fabule en gardant mon calme.

— C’est un bon état d’esprit. Vous fumez ? questionne-t-il en me présentant une cigarette fine.

— Non.

Il allume sa cigarette et tire une longue bouffée. La fumée donne l’impression que le navire du tableau est la proie des flammes. Un frisson parcourt rapidement ma colonne vertébrale. Je me tends, je puis sentir la chaleur des flammes, les marins qui hurlent et cet homme qui m’ordonne d’aller dans une chaloupe.

            Je chasse tant bien que mal les images qui s’imposent dans mon esprit. Rapidement, on nous apporte deux assiettes de poissons bien garnies. C’est une diversion parfaite, je me focalise sur autre chose que ce tableau.

— J’ai pris la liberté de choisir le menu en réservant, informe Monsieur Beckett en remerciant d’un signe de tête le serveur.

— C’est un bon choix, je consens en appréciant d’un coup d’œil la qualité du poisson.

— Monsieur Sjöberg, si je vous ai convié à ce dîner, c’est pour que nous puissions parler de votre rôle au sein de la plate-forme…

            Minutieusement, il verse un vin blanc de renom dans mon verre. Je porte le breuvage à mes lèvres, je sais que chaque goutte qui glisse dans ma gorge est une véritable fortune. Je savoure et bois lentement.

— Nous vous avons observé avec attention et nous pensons que vous conviendrez à merveille comme Référent pour… Un cas spécial, poursuit-il, plus sombre.

— Un cas spécial ? je répète en me crispant de façon imperceptible.

— Oui. Une nouvelle arrivante sur la plate-forme a… quelque peu secoué Saint-Pierre Junior lors de son entretien et se trouve être d’une curiosité maladive, détaille-t-il en remplissant à nouveau son verre.

— Pourquoi le Bureau de l’Archange pense-t-il que je suis le mieux placé pour être son Référent ? je questionne, suspicieux.

            Beckett, éclate de rire et prend le temps de boire quelques gorgées avant de me répondre. Je m’évertue à ne rien montrer de la tension qui monte en moi. Je sais que d’une minute à l’autre, elle va apparaître. Elle me suit depuis mon arrivée, elle est toujours là, dans un coin. C’est l’incarnation de mon désir de réussir et de mon amertume quant à ma mission inachevée sur Terre.

— Votre parcours nous laisse croire que vous êtes le plus à même de la comprendre, de la cerner et de la ramener sur le droit chemin, Monsieur Sjöberg, révèle-t-il en faisant légèrement tourner le vin dans son verre.

— Vous craignez qu’elle ne soit une révolutionnaire ?

— Non. Non, Mia Garden est une brebis égarée. Elle s’éloigne du troupeau à cause de sa curiosité maladive et menace d’entraîner les autres moutons à sa suite, voyez-vous, explique-t-il, soucieux. Elle n’a rien d’une révolutionnaire, elle n’est qu’une curieuse parmi tant d’autres qu’il faut inviter à moins… Penser.

— Je vois, une simple curieuse, je reprends, dubitatif.

            Pourquoi le Bureau de l’Archange met-il en place une procédure d’affectation exceptionnelle au poste de Référent pour une curieuse ? Je me perds dans la toile. J’observe chaque lame, chaque voile déchirée. Le souvenir menace de ressurgir pour m’engloutir.

— Monsieur Sjöberg, nous connaissons la frustration qui vous habite. Nous savons qu’elle vous pousse à vouloir réussir votre mort mieux que vous n’avez réussi votre vie. Nous pensons que vous êtes un exemple idéal pour cette jeune femme. L’exemple que la mort, avant d’être beaucoup de questions, est une merveilleuse façon de s’accomplir, déclare-t-il solennellement.

            La voilà, dans sa volute de fumée rougeâtre, à la limite du sanglant. L’Amertume, une grande silhouette qui n’a plus vraiment une forme humaine. Elle sourit, toujours, moqueuse de mon absence d’avancée. Je détourne le regard, je dois sourire. Je dois faire croire à ce Beckett que je n’ai pas vu son chantage grossier. La règle est simple, soit j’accepte, soit on m’évince.

— Bien entendu, qui de mieux que moi ? je réponds avec un enthousiasme feint.

— À la bonne heure ! Nous vous ferons parvenir le dossier de Mia Garden et Lucien Charpentier dans les plus brefs délais, précise-t-il alors que le serveur débarrasse nos assiettes.

— Lucien Charpentier ?

Quelle peut être la place de cet homme dans notre affaire ?

— Oui, nous avons un soupçon d’attachement cosmique entre ces deux Novices. Ainsi vous pourrez mieux l’encadrer.

— La surveiller, vous voulez dire, je corrige en tirant sur la manche de ma chemise, trahissant ma nervosité.

— Quel vilain mot… Nous préférons le terme « encadrer ».

            Je ne réagis pas. J’ai bien compris qu’il était dans mon intérêt de me taire et de faire ce que l’on me demande tant que je n’ai pas un pouvoir suffisant pour répliquer. Je savoure la crème brûlée, sans doute mon dessert préféré. Sûrement car c’est le seul que ma mère nous préparait.

— Le repas était-il à votre goût ? s’enquit-il en s’essuyant la bouche.

— Tout à fait. En particulier le vin. Il a eu le mérite de me changer du tafia et du jus de limes que je buvais en mer, je plaisante en me levant.

— Vous prenez déjà congé, Monsieur Sjöberg ? s’étonne-t-il.

— Si vous n’avez pas d’autres informations à me communiquer, je vais préparer mon départ pour la Zone d’Accueil.

— Vous serez en fonction dès ce soir. Nous vous ferons parvenir une tenue de travail à votre adresse de la Zone d’Accueil. Pensez à bien la guider, ce doit être votre priorité absolue, appuie-t-il en allumant un cigare.

— Je garderai cet objectif en tête, n’ayez crainte Monsieur Beckett, j’affirme en le gratifiant d’un signe de tête.

            Je quitte rapidement la pièce, l’Amertume sur mes talons qui glousse et se moque royalement de moi. Je file à travers la salle, ne salue même pas la jeune serveuse qui me fait les yeux doux et sors au plus vite pour prendre l’air.

            J’inspire profondément, j’étais au bord de l’asphyxie mentale. Je dois comprendre qui est cette Mia Garden. Si elle inquiète le Bureau de l’Archange, ce doit être pour plus qu’une simple affaire de curiosité, à moins que je n’aie l’esprit trop méfiant. Elle doit être une force de la nature. Peut-être une guerrière ? Ou une militante ? Voire, une révolutionnaire terrestre ? Sinon, pourquoi m’aurait-on choisi ?

            Les idées fusent. Les questions se bousculent dans mon esprit et, pourtant, je dois les chasser, les oublier pour ne pas précipiter ma chute. Je dois penser à Olga, c’est important, car j’ai fait la grave erreur de l’oublier au début de ma mort. Je ne puis la mettre en danger pour de simples questions.

            Je lève les yeux au ciel, il neige toujours. Tout sera tellement différent dans la Zone d’Accueil. Ce sera comme un retour aux bases. Hier encore, je cherchais un travail simple et peu prenant pour mon stage, voilà que ce jourd’hui l’on me fait une proposition en or. C’est un test du Bureau de l’Archange. Il n’y a aucun doute là-dessus. Ils savent parfaitement ce que je veux accomplir ici et ils vont tout faire pour que je trébuche. Seuls les plus méritants accèdent au titre suprême.

            Je cherche à deviner le vécu de cette jeune femme dont mon avenir semble dépendre. Je dois la comprendre, je dois la saisir. L’Amertume me tourne autour à m’en donner le vertige, je ne supporte plus cette silhouette. Olga n’en voit aucune, personne n’a su me dire d’où elles venaient. Je dois l’oublier pour l’instant et me concentrer sur cette jeune femme qui a interpellé le Bureau de l’Archange.

            Mia Garden, qui êtes-vous ?

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Une lettre pour Gerda

Ma tendre Gerda,

C’est depuis un lieu que tu nommes le Paradis que je t’écris. Si cette lettre te parvient, j’espère qu’elle contiendra suffisamment de prières pour que tu me pardonnes d’avoir failli à ma promesse.

C’est chaque seconde que je regrette de ne plus être avec toi, parmi les vivants. C’est chaque minute que je souffre de ne plus t’entendre rire. Et c’est chaque heure que j’agonise de n’avoir pu te sauver.

Je ne puis exprimer l’ampleur de ma rage, cette amertume qui chaque jour me met au supplice. Jamais je ne pourrais oublier ton espoir. Jamais une personne ne trouvera une place semblable à la tienne dans mon âme. La place d’une petite sœur adorée.

Sache que je me suis établi en ce lieu. C’est un pays que l’on nomme Aquene et qui n’est qu’un infime territoire dans ce grand nouveau monde qu’est l’Autre Côté. Ma douce compagne est une femme de caractère qui s’en vient du Danemark. Une femme honorable et une honnête mère de famille que l’on a arrachée trop tôt à ses chers enfants.

Ma chère sœur, l’envie de te dire que je n’attends que ta venue afin d’être comblé ne connaît aucun mot suffisamment fort. Cependant, je me tais. Je t’aime bien trop pour souhaiter ta fin.

Je nourris la conviction que la mort ne suffira pas à nous séparer. Je te retrouverai ma tendre Gerda et, sur mon éternité, j’en fais le serment.

Bror.