Extrait : Le dîner

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Le dîner

                Les embruns fouettent mon visage, au loin les navires rentrent tour à tour dans le port. L’hiver fut rude, il nous a transis de froid et isolés du monde durant des semaines. Chaque jour nous avons prié Dieu de nous épargner, chaque jour nous l’avons supplié de faire cesser ce gel à la limite du châtiment.

            Par chance, personne n’est mort dans mon foyer. Le givre s’est emparé de nos embarcations, si bien que mon père n’a pas pu pêcher. Le manque à gagner est si grand que ma mère m’a demandé d’aller chercher quelques pièces contre des services au retour des expéditions. Il y a toujours à faire, toujours à décharger.

                À seulement huit ans, j’ai déjà compris que si je voulais manger à ma faim, il faudrait à présent que je gagne mon propre pain. Je lève la tête, perché sur un tonneau. Le port s’agite, je ne connais que trop bien tous ces rituels, toutes ces habitudes. Comme le dit si bien mon père, je suis né avec un pied sur le pont.

                J’accompagne souvent mon père, je n’ai pas peur du travail ni de la manœuvre. Je pars avec lui avant le lever du soleil et ne rentre qu’une fois nos filets pleins pour satisfaire ma mère. Elle vend notre prise au marché, nous sommes tous nés sous son étal, dans les viscères et les poissons trop avariés pour les clients.

— Gamin, déguerpis ! On n’a pas besoin de mioche au milieu du quai ! aboie un matelot.

— Je suis venu pour aider M’sieur, je réplique en sautant de mon perchoir.

— Aider à quoi ? Tu es bien trop freluquet pour cela, c’est les caisses qui te porteront, ricane-t-il en saisissant mon poignet.

— JE NE SUIS PAS UN FRELUQUET ! je m’insurge en me libérant de son emprise. Je suis bien vaillant et je puis porter des choses bien plus lourdes que moi !

                Il arque un sourcil en me toisant. Un jour on ne me regardera plus de haut comme cela.

            Un bruit de verre brisé me réveille en sursaut. Le port a disparu, me voilà de retour dans ma chambre d’Aquene. Je secoue la tête, j’ai une sainte horreur des souvenirs de mon enfance. Je veux oublier ce temps où on ne me craignait pas. Je ne veux plus être un enfant affaibli par la faim qui tente de survivre sans la pitié des gens.

                Je me lève et attache mes cheveux en catogan. La neige recouvre le bord de la fenêtre, je la regarde s’entasser et me rappeler flocon après flocon les terribles hivers que j’ai subis de mon vivant. Je serre les poings, ici les souvenirs sont bien plus violents que des gifles. J’encaisse le choc. Il faut rester fort devant les vagues du passé qui se fracassent contre notre esprit.

            Je me rends dans la pièce principale où Olga marmonne en ramassant les morceaux d’un verre éclaté. Je regarde rapidement le cahier posé sur la table, elle est obsédée par ce stage. Voilà des jours qu’elle révise sans relâche toutes les procédures. Elle n’a pas obtenu le poste de Référent qu’elle convoitait. Ses résultats lui ont seulement permis d’avoir une place comme animatrice. Je soupire et l’aide à se relever.

— Je vais ramasser. Allez prendre une douche et préparez-vous, vous avez suffisamment révisé ce protocole, je susurre en l’embrassant dans le cou.

— Je n’aurais pas dû choisir les réunions pour les morts qui ne s’assument pas encore, c’est une telle responsabilité, gémit-elle en se laissant aller contre moi.

                Olga, une éternelle angoissée soucieuse de bien faire. Je crois qu’il n’y a rien en cet univers qui pourra réellement la rassurer un jour. Je l’enlace, je tente de chasser sa peur pour quelques instants. Je caresse sa chevelure rousse et plonge mon nez dedans. Elle a besoin de tendresse, alors je puis y faire ce cadeau.

— Mon ami, vous avez reçu une invitation à dîner pendant votre sommeil, annonce-t-elle en se détachant de moi, légèrement apaisée.

— Une invitation à dîner ? Cela provient d’une énième admiratrice ? je raille en allant me préparer un chocolat.

— Bror ! Le chocolat est un remède, n’en abusez pas !

— Ce n’est que ma première tasse de la journée, ma douce, je réponds en fouillant dans le placard. Où est la cannelle ?

— Elle est à notre logement provisoire en Zone d’Accueil. Par ailleurs, il me semble que c’est davantage un bol qu’une tasse ! Et pour en revenir à cette invitation, elle ne provient pas d’une admiratrice, mais de Monsieur Beckett du Bureau de l’Archange.

            Je grogne, les invitations du Bureau de l’Archange sont toujours douteuses, aussi douteuses qu’un chocolat chaud sans cannelle. Je pèse avec attention les éclats de chocolat sur notre petite balance et les mets dans le lait qui commence à frémir. Je touille lentement avec le fouet, la consistance s’épaissit et réveille ma gourmandise. C’est devenu une vraie addiction et un rituel matinal dont je ne me passerais pour rien au monde.

— Mon ami, vous ne m’écoutez pas, s’agace Olga en rangeant son cahier.

— Je vous prie de m’excuser, le chocolat accaparait mon attention…

— Je constate ! persifle-t-elle. Je disais donc que ce Monsieur Beckett souhaite dîner avec vous au Retour des Pêcheurs pour s’entretenir au sujet de votre stage.

                Je roule des yeux, ce maudit stage me poursuit. Je ne suis pas décidé à aller travailler auprès des nouveaux morts. Ils sont souvent mous, incapables de prendre des initiatives. Pourtant, c’est une obligation à laquelle je vais difficilement pouvoir me soustraire. Je saisis la tasse, elle réchauffe la paume de mes mains, j’y trouve un plaisir simple.

— Il souhaite que vous deveniez Référent, poursuit Olga en cherchant dans les cartons sa tenue de travail.

                Je crache mon chocolat. Un Référent ? Le poste où il y a le plus de responsabilités. Je me demande ce qu’ils manigancent encore au Bureau de l’Archange.

— BROR ! Cessez de faire l’enfant ! Vous en avez mis partout, je n’ai pas le temps de nettoyer !

— Cessez de vous emporter contre moi, l’angoisse vous fait sortir de vos gonds, ma douce, je grogne en retirant ma chemise.

— Mais enfin, on n’a pas idée de se mettre nu dans la cuisine ! s’offusque-t-elle. Ni d’exposer son… Son état de forme !

— C’est une pièce principale et je suis encore le maître à mon domicile alors je fais ce que je veux. Et pour le reste, c’est juste le signe que je suis en pleine santé.

— Vous n’avez aucune pudeur, se lamente-t-elle en me tournant le dos.

— Car vous en avez bien assez pour deux.

            Je l’enlace et la serre fort, elle a besoin de se détendre. Elle est bien la seule personne avec qui je consens de céder. Je sais ce qu’elle a enduré pour moi, je ne puis qu’être reconnaissant. Je dépose des baisers dans son cou en pressant tendrement sa taille. Elle doit savoir que je suis là, prêt à la protéger de cet étrange univers.

— Pourquoi vous obstinez-vous dans la provocation ? chuchote-t-elle en caressant doucement mes mains.

— Car je suis ainsi fait. Vous n’avez rien à craindre pour…

— J’ai tout à craindre ! Et si vous osez finir votre phrase, cela voudra dire que votre mémoire est bien courte, tremble-t-elle, au bord des larmes.

— Bien, je ne l’achèverai pas. Que puis-je faire pour vous apaiser, ma douce ? je questionne en la berçant lentement.

— Habillez-vous et comportez-vous avec le plus grand des sérieux et sans provocation avec Monsieur Beckett. Peut-être que le Bureau de l’Archange a enfin consenti à vous pardonner. C’est une grande opportunité que vous avez là, souffle-t-elle en se détachant de moi pour me faire face.

            Je plonge dans ses yeux verts, elle a l’étincelle de l’espoir qui les fait scintiller. Je souris et lui vole un baiser. Enfin, sa bonne humeur revient. Je la préfère ainsi.

— Je ne vous ferai pas honte, j’assure en effleurant sa joue. À quelle heure est ce dîner ?

— L’invitation ne l’a pas précisé. Ce doit être aux alentours de midi. Sinon, il aurait mentionné un souper, suppose-t-elle en allant vers la salle de bains.

            J’acquiesce et ramasse les morceaux de verre. Olga n’a pas montré la moindre amertume ou jalousie à l’égard de cette proposition inattendue. Pourtant, Dieu sait qu’elle a convoité ce poste et travaillé dur pour l’obtenir. J’ai le sentiment de lui voler son désir le plus cher sans le mériter. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas.

            Il ne reste plus rien au sol. Un frisson me parcourt, le froid s’engouffre dans les minuscules interstices des fenêtres. Je vais devoir mettre un veston épais et ma veste d’hiver. Je grimace en constatant que la neige tombe toujours. Les bas et la neige n’ont jamais fait bon ménage, mais je me dois d’être sous mon meilleur jour pour ce repas.

            Je vais dans la chambre pour me préparer. Je passe une tenue qui me semble convenable et m’examine dans le miroir quand Olga revient avec son tailleur d’employée du Bureau de l’Archange. Je laisse mon regard glisser sur ses jambes qu’elle ne dévoile que trop rarement. Je la trouve parfaite, un véritable idéal féminin qui respire la santé et l’amour maternel.

— Bror, il faut vous raser ! Vous ne pouvez pas vous présenter à Monsieur Beckett avec cette affreuse barbe de trois jours, gronde-t-elle, poing sur les hanches.

— J’ai toujours eu la barbe en mer ! je plaide en continuant de me mirer.

— À terre, les hommes bien éduqués portent la moustache finement taillée, insiste-t-elle en sortant un trousseau de cuir de la commode.

            Elle me tend le nécessaire de rasage en fronçant les sourcils. Je crois que je vais de nouveau capituler. Avec le temps, j’ai appris à ne plus vraiment lui résister. Olga est un être doux et sensible, mais avec un profond besoin de contrôler son foyer. J’ai parfois le vague sentiment de remplacer ses enfants. Je ne puis que comprendre le vide énorme qui l’habite et qui ne l’a pas quittée depuis notre arrivée. Parfois, je puis le percevoir dans sa façon de me materner.

— Mon ami, nous vous avons acheté un bel ensemble pour les sorties, pourquoi ne le mettez-vous pas ? s’impatiente-t-elle alors que je m’éclipse dans la salle de bains pour me raser.

— Car je ne dîne pas avec un prince, je réponds en évitant soigneusement de me couper.

— Mettez votre ensemble pour les sorties ! Je ne tiens pas à ce qu’on dise que vous êtes négligé.

— Je crains d’être trop habillé pour Le Retour des Pêcheurs, c’est une table sans prétention, je soupire en regardant ma moustache restante.

Je ne puis me permettre de garder cette horreur sur mon visage. Je serai rasé de près, sans moustache ou autres fantaisies qui ruineraient mes traits. Je rince le rasoir et coupe l’eau avant de revenir dans la chambre. Rien n’échappe au regard inquisiteur d’Olga qui semble de plus en plus jouer sa propre place à travers ce dîner tant il l’obsède.

— Vous voilà rasé d’aussi près qu’un jeune communiant…

— La moustache n’avait rien de viril, je ronchonne en me déshabillant. Que dois-je mettre pour vous plaire ?

— Vous m’épuisez mon ami… Mettez donc cette chemise avec le veston brodé, intime-t-elle en me tendant tour à tour les vêtements.

            J’obéis, je vais ressembler à un courtisan venu quémander un quelconque service à la cour. Je suis heureux que nous n’ayons pas de poudre ou autre fard grotesque à portée de main. Je dois paraître à l’aise dans des vêtements dignes d’une réception royale. Je me demande encore pourquoi je l’ai laissée acheter cela. L’amour nous fait faire des choses à la limite de la stupidité.

            Elle m’aide à ajuster correctement chaque pièce, je prends peu à peu l’allure d’un prince. Elle vaporise une eau de senteur capiteuse, qu’elle adore, en grande quantité pour parfaire le tout. Je pense à ces capitaines de navires que j’ai tant admirés dans mon jeune temps. Je lève le menton, j’impressionne mon propre reflet.

— Vous êtes superbe, complimente-t-elle en joignant les mains, la voix chevrotante d’émotion.

— Je le suis en toutes circonstances, je réplique en ajustant mon tricorne.

Elle ne relève pas mon excès de vanité. Il n’y a pas de mal à se plaire et à se trouver sublime. J’assume parfaitement ma perfection physique. J’étais sans doute trop beau pour l’autre monde, voilà pourquoi j’ai été envoyé si tôt de l’Autre Côté. Ma place doit être à côté de Dieu, sans nul doute.

            Je vole un autre baiser à ma tendre Olga, la fierté illumine littéralement son visage.

— Il est temps pour vous de partir. Je ne doute pas que vous serez parfaite lors de la réunion, j’encourage en l’étreignant une ultime fois.

— Je l’espère… Le temps sera long sans vous, murmure-t-elle en se reculant.

— Je serai à vos côtés dès ce soir.

            Elle fait un pâle sourire et quitte l’appartement, déterminée et angoissée. Au fond, je ne m’inquiète pas pour elle, je sais qu’elle est plus forte qu’elle ne le soupçonne. Je réveille Kar qui somnole sur un coussin dans un coin de la chambre. Il me regarde avec son air sombre et se pose sur mon épaule.

— Peux-tu commander un bouquet de fleurs pour Olga et lui faire livrer à notre résidence provisoire ? je demande en remettant de l’ordre dans la chambre.

— Ce sera fait. Il va être l’heure de vous rendre au dîner, prévient-il en s’étirant.

— Bien, allons voir quels sont les projets de ce Monsieur Beckett.

            J’ajuste une dernière fois mon tricorne pour me rendre à mon entrevue.

            Le Retour des Pêcheurs est une auberge sympathique qui se situe à deux rues de mon appartement. J’affiche mon air supérieur, il n’est plus question d’être toisé par les autres, surtout en grands habits. Je dois leur montrer à tous que je suis le seul maître ici. Cependant, l’invitation m’intrigue autant que la proposition d’être un Référent. C’est un poste avec de lourdes responsabilités pour lequel il faut passer de nombreux examens compliqués.

            Je sais qu’il faut saisir cette opportunité de gravir les échelons, mais je dois rester méfiant, car les belles propositions cachent, généralement, bien des choses. Je grelotte, j’aurais dû mettre ma cape. La neige tombe en abondance et mes pieds s’y enfoncent en trempant mes bas de soie. Je maudis ce froid qui règne sur Aquene durant une grande partie des mille jours.

            Je vois enfin l’enseigne en bois de l’auberge, ballottée par les bourrasques qui s’engouffrent dans les ruelles. Une lumière chaleureuse s’échappe de la grande fenêtre qui donne sur la rue. La fumée qui sort de la cheminée laisse présager un agréable feu de bois qui réchauffe la salle.

            Je pousse la porte vétuste, immédiatement accueilli par une serveuse rougissante. Je la gratifie d’un sourire charmeur, elle glousse. C’est si simple de produire un effet sur la gent féminine. Je m’en amuse souvent, surtout depuis mon arrivée de l’Autre Côté. Face à la jeune femme, j’ôte respectueusement mon tricorne.

— Pourriez-vous m’indiquer la table de Monsieur Beckett, je vous prie, Mademoiselle.

— Oui… Oui… Il est… Il est… Euh… Je l’ai vu… Enfin… Il est… Pas très loin, bafouille-t-elle en triturant nerveusement son tablier.

            Mon sourire s’accentue, je désire voir à quel point je puis la déstabiliser. Je saisis délicatement sa main, l’air bienveillant.

— Reprenez-vous ma chère et dites-moi où se trouve cette table, j’insiste en captant son regard.

— Je… Je… Il est… Je le savais…

— Monsieur Sjöberg ! Je vois que vous vous amusez de votre charisme, rit un homme avec un chapeau haut de forme et une canne au pommeau en argent.

            Je libère la pauvre serveuse qui peine à se remettre de ses émotions, le souffle court. Elle cherche à tâtons le tabouret pour s’y asseoir un instant alors que je tends la main à l’homme et lui serre vigoureusement. Rien qu’au regard de sa tenue, je puis deviner un passé de riche investisseur ou d’industriel.

— Je nous ai gardé une table plus au calme, indique-t-il en me montrant une porte du bout de sa canne.

— Judicieux, je commente en lui emboîtant le pas. Mademoiselle, ce fut un plaisir, j’ajoute à l’attention de la jeune serveuse.

            Elle se mordille la lèvre et fixe ses pieds avant d’être houspillée par le chef.

— Dépêche-toi d’aller servir les tables ! J’entends d’ici les gosiers hurler qu’ils sont à sec ! beugle l’homme rougeaud au tablier taché.

— Oui… Oui, j’y vais tout de suite, balbutie la petite serveuse en trottinant rapidement devant nous.

Il n’y a pas foule dans l’auberge. Les gens boivent plus qu’ils ne mangent. Par ce froid, l’alcool devient un grand réconfort. Je le laisse m’entraîner à l’écart, dans une salle aux tentures murales qui ont bien vécu, seulement habillées par un tableau représentant un naufrage. Je déglutis, j’ai le sentiment que cette pièce n’a pas été choisie au hasard.

— Le tableau vous met-il mal à l’aise, Monsieur Sjöberg ? interroge-t-il en s’installant.

— Pas le moins du monde, je prétends en m’asseyant à mon tour après avoir retiré ma veste.

— Vous avez survécu à un naufrage, paraît-il.

            Il joue avec sa moustache, les yeux sur l’œuvre funeste.

— C’est parce que j’y ai survécu que je ne les redoute pas, je fabule en gardant mon calme.

— C’est un bon état d’esprit. Vous fumez ? questionne-t-il en me présentant une cigarette fine.

— Non.

Il allume sa cigarette et tire une longue bouffée. La fumée donne l’impression que le navire du tableau est la proie des flammes. Un frisson parcourt rapidement ma colonne vertébrale. Je me tends, je puis sentir la chaleur des flammes, les marins qui hurlent et cet homme qui m’ordonne d’aller dans une chaloupe.

            Je chasse tant bien que mal les images qui s’imposent dans mon esprit. Rapidement, on nous apporte deux assiettes de poissons bien garnies. C’est une diversion parfaite, je me focalise sur autre chose que ce tableau.

— J’ai pris la liberté de choisir le menu en réservant, informe Monsieur Beckett en remerciant d’un signe de tête le serveur.

— C’est un bon choix, je consens en appréciant d’un coup d’œil la qualité du poisson.

— Monsieur Sjöberg, si je vous ai convié à ce dîner, c’est pour que nous puissions parler de votre rôle au sein de la plate-forme…

            Minutieusement, il verse un vin blanc de renom dans mon verre. Je porte le breuvage à mes lèvres, je sais que chaque goutte qui glisse dans ma gorge est une véritable fortune. Je savoure et bois lentement.

— Nous vous avons observé avec attention et nous pensons que vous conviendrez à merveille comme Référent pour… Un cas spécial, poursuit-il, plus sombre.

— Un cas spécial ? je répète en me crispant de façon imperceptible.

— Oui. Une nouvelle arrivante sur la plate-forme a… quelque peu secoué Saint-Pierre Junior lors de son entretien et se trouve être d’une curiosité maladive, détaille-t-il en remplissant à nouveau son verre.

— Pourquoi le Bureau de l’Archange pense-t-il que je suis le mieux placé pour être son Référent ? je questionne, suspicieux.

            Beckett, éclate de rire et prend le temps de boire quelques gorgées avant de me répondre. Je m’évertue à ne rien montrer de la tension qui monte en moi. Je sais que d’une minute à l’autre, elle va apparaître. Elle me suit depuis mon arrivée, elle est toujours là, dans un coin. C’est l’incarnation de mon désir de réussir et de mon amertume quant à ma mission inachevée sur Terre.

— Votre parcours nous laisse croire que vous êtes le plus à même de la comprendre, de la cerner et de la ramener sur le droit chemin, Monsieur Sjöberg, révèle-t-il en faisant légèrement tourner le vin dans son verre.

— Vous craignez qu’elle ne soit une révolutionnaire ?

— Non. Non, Mia Garden est une brebis égarée. Elle s’éloigne du troupeau à cause de sa curiosité maladive et menace d’entraîner les autres moutons à sa suite, voyez-vous, explique-t-il, soucieux. Elle n’a rien d’une révolutionnaire, elle n’est qu’une curieuse parmi tant d’autres qu’il faut inviter à moins… Penser.

— Je vois, une simple curieuse, je reprends, dubitatif.

            Pourquoi le Bureau de l’Archange met-il en place une procédure d’affectation exceptionnelle au poste de Référent pour une curieuse ? Je me perds dans la toile. J’observe chaque lame, chaque voile déchirée. Le souvenir menace de ressurgir pour m’engloutir.

— Monsieur Sjöberg, nous connaissons la frustration qui vous habite. Nous savons qu’elle vous pousse à vouloir réussir votre mort mieux que vous n’avez réussi votre vie. Nous pensons que vous êtes un exemple idéal pour cette jeune femme. L’exemple que la mort, avant d’être beaucoup de questions, est une merveilleuse façon de s’accomplir, déclare-t-il solennellement.

            La voilà, dans sa volute de fumée rougeâtre, à la limite du sanglant. L’Amertume, une grande silhouette qui n’a plus vraiment une forme humaine. Elle sourit, toujours, moqueuse de mon absence d’avancée. Je détourne le regard, je dois sourire. Je dois faire croire à ce Beckett que je n’ai pas vu son chantage grossier. La règle est simple, soit j’accepte, soit on m’évince.

— Bien entendu, qui de mieux que moi ? je réponds avec un enthousiasme feint.

— À la bonne heure ! Nous vous ferons parvenir le dossier de Mia Garden et Lucien Charpentier dans les plus brefs délais, précise-t-il alors que le serveur débarrasse nos assiettes.

— Lucien Charpentier ?

Quelle peut être la place de cet homme dans notre affaire ?

— Oui, nous avons un soupçon d’attachement cosmique entre ces deux Novices. Ainsi vous pourrez mieux l’encadrer.

— La surveiller, vous voulez dire, je corrige en tirant sur la manche de ma chemise, trahissant ma nervosité.

— Quel vilain mot… Nous préférons le terme « encadrer ».

            Je ne réagis pas. J’ai bien compris qu’il était dans mon intérêt de me taire et de faire ce que l’on me demande tant que je n’ai pas un pouvoir suffisant pour répliquer. Je savoure la crème brûlée, sans doute mon dessert préféré. Sûrement car c’est le seul que ma mère nous préparait.

— Le repas était-il à votre goût ? s’enquit-il en s’essuyant la bouche.

— Tout à fait. En particulier le vin. Il a eu le mérite de me changer du tafia et du jus de limes que je buvais en mer, je plaisante en me levant.

— Vous prenez déjà congé, Monsieur Sjöberg ? s’étonne-t-il.

— Si vous n’avez pas d’autres informations à me communiquer, je vais préparer mon départ pour la Zone d’Accueil.

— Vous serez en fonction dès ce soir. Nous vous ferons parvenir une tenue de travail à votre adresse de la Zone d’Accueil. Pensez à bien la guider, ce doit être votre priorité absolue, appuie-t-il en allumant un cigare.

— Je garderai cet objectif en tête, n’ayez crainte Monsieur Beckett, j’affirme en le gratifiant d’un signe de tête.

            Je quitte rapidement la pièce, l’Amertume sur mes talons qui glousse et se moque royalement de moi. Je file à travers la salle, ne salue même pas la jeune serveuse qui me fait les yeux doux et sors au plus vite pour prendre l’air.

            J’inspire profondément, j’étais au bord de l’asphyxie mentale. Je dois comprendre qui est cette Mia Garden. Si elle inquiète le Bureau de l’Archange, ce doit être pour plus qu’une simple affaire de curiosité, à moins que je n’aie l’esprit trop méfiant. Elle doit être une force de la nature. Peut-être une guerrière ? Ou une militante ? Voire, une révolutionnaire terrestre ? Sinon, pourquoi m’aurait-on choisi ?

            Les idées fusent. Les questions se bousculent dans mon esprit et, pourtant, je dois les chasser, les oublier pour ne pas précipiter ma chute. Je dois penser à Olga, c’est important, car j’ai fait la grave erreur de l’oublier au début de ma mort. Je ne puis la mettre en danger pour de simples questions.

            Je lève les yeux au ciel, il neige toujours. Tout sera tellement différent dans la Zone d’Accueil. Ce sera comme un retour aux bases. Hier encore, je cherchais un travail simple et peu prenant pour mon stage, voilà que ce jourd’hui l’on me fait une proposition en or. C’est un test du Bureau de l’Archange. Il n’y a aucun doute là-dessus. Ils savent parfaitement ce que je veux accomplir ici et ils vont tout faire pour que je trébuche. Seuls les plus méritants accèdent au titre suprême.

            Je cherche à deviner le vécu de cette jeune femme dont mon avenir semble dépendre. Je dois la comprendre, je dois la saisir. L’Amertume me tourne autour à m’en donner le vertige, je ne supporte plus cette silhouette. Olga n’en voit aucune, personne n’a su me dire d’où elles venaient. Je dois l’oublier pour l’instant et me concentrer sur cette jeune femme qui a interpellé le Bureau de l’Archange.

            Mia Garden, qui êtes-vous ?

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Une lettre pour Gerda

Ma tendre Gerda,

C’est depuis un lieu que tu nommes le Paradis que je t’écris. Si cette lettre te parvient, j’espère qu’elle contiendra suffisamment de prières pour que tu me pardonnes d’avoir failli à ma promesse.

C’est chaque seconde que je regrette de ne plus être avec toi, parmi les vivants. C’est chaque minute que je souffre de ne plus t’entendre rire. Et c’est chaque heure que j’agonise de n’avoir pu te sauver.

Je ne puis exprimer l’ampleur de ma rage, cette amertume qui chaque jour me met au supplice. Jamais je ne pourrais oublier ton espoir. Jamais une personne ne trouvera une place semblable à la tienne dans mon âme. La place d’une petite sœur adorée.

Sache que je me suis établi en ce lieu. C’est un pays que l’on nomme Aquene et qui n’est qu’un infime territoire dans ce grand nouveau monde qu’est l’Autre Côté. Ma douce compagne est une femme de caractère qui s’en vient du Danemark. Une femme honorable et une honnête mère de famille que l’on a arrachée trop tôt à ses chers enfants.

Ma chère sœur, l’envie de te dire que je n’attends que ta venue afin d’être comblé ne connaît aucun mot suffisamment fort. Cependant, je me tais. Je t’aime bien trop pour souhaiter ta fin.

Je nourris la conviction que la mort ne suffira pas à nous séparer. Je te retrouverai ma tendre Gerda et, sur mon éternité, j’en fais le serment.

Bror.

La théorie du Mc Donald’s

D’ici quelques pages, je serai morte. C’est cruel, mais je n’ai pas de chance. C’est idiot de naitre sous la plume d’une auteure qui tue des gens. Enfin, des personnages. Non, parce que si elle tuait des gens pour de vrai, elle serait en prison. Et je ne serais pas ici.

Elle s’est pointée avec son petit sourire narquois, un bloc-notes noirci d’encre et m’a jeté à la gueule un : « Tiens, v’là ta vie ! ». L’espace d’un instant, j’ai cru qu’elle allait ajouter un charmant « démerde-toi ». Mais, finalement, elle s’est contentée d’aller s’asseoir devant son ordinateur avec une tasse de thé et un chat sur les genoux. Comme si à la petite vingtaine, elle avait déjà cinquante balais.

Dans l’histoire, je suis Mia Garden, une fille qui aurait pu être une putain de Mary-Sue si on ne l’avait pas affublée de cheveux indomptables ainsi que d’une peau qui a tendance à virer au rouge écrevisse pour tout et n’importe quoi. J’ai vingt piges, ça me parait assez évident que je suis un personnage inspiré de quelqu’un et en plus elle ne cherche même pas à le cacher.

Ce matin, je me ramène à la fac d’un pas trainant, vaguement groggy et d’une humeur de dogue. Je n’aime pas le matin, je n’aime pas la fac, je n’aime pas les gens et, surtout, je n’aime pas les cons. Pourtant, qu’est-ce qu’il peut y en avoir sur cette foutue planète ! Planète qui a pas mal changé d’ailleurs parce qu’on est en 2150, je crois que l’auteure trouve ça plus cool que 2015 et, au fond, elle a raison.

Je fais la queue à la cafétéria pour obtenir mon précieux substitut de café. À force de faire les cons avec l’agriculture, on se retrouve à ingurgiter du chimique. La vraie nourriture est devenue un luxe. Bien fait pour notre gueule. Parfois, il faut écouter les vieux et les écolos, sinon on se retrouve à manger de la merde et, en plus, on se plaint.

Je crois qu’on a quand même habitué l’humanité à ce genre de chose. Je veux dire, il ne faut pas se foutre de ma gueule, personne ne me fera croire qu’il y a eu un jour du vrai bœuf à McDo ou du vrai fromage… Ou de la vraie bouffe tout court. On ne se dit pas que sous la panure dorée, il se cache bien des choses.

Je crois que je suis un nugget. Un tas de saloperies blanchies et bien tassées dans une enveloppe très appétissante. Voilà comment dire, joliment, qu’on est une vraie pétasse bien foutue.

Je soupire et tape du pied. C’est juste long d’attendre pour une foutue tasse. Je pourrais me faire un thermos, mais j’ai une flemme intersidérale tous les matins de faire chauffer de l’eau. Donc j’attends, comme une conne… Avec une attitude de nugget. D’ailleurs, les nuggets sont toujours vendus par boite, donc c’est tout naturellement que nous nous déplaçons par petits groupes pour aller partout, même aux w.c.. C’est tellement beau la solidarité entre produits de l’industrie.

Je suis vraiment issue d’une société de consommateurs.

Je passe ma vie à acheter. Il suffit de mettre son doigt sur un lecteur et le paiement s’effectue, comme par magie. Quand j’étais gamine, je pensais que les adultes avaient de l’argent à l’infini, qu’il suffisait d’un doigt et que les gens qui n’en avaient pas – des doigts – devaient se trouver bien emmerdés. Puis, un jour, on a programmé mon index. Et le lendemain, j’avais mon compte à découvert et mon banquier sur le dos. C’est pour ça que je suis passée sous son bureau.

Je crois que la file avance, c’est long et je suis en retard. Mais pas de café, pas de cours. Et pas de cours, pas d’obtention de diplôme. Pas d’obtention de diplôme, pas de nouveaux chômeurs qui ne trouveront jamais un travail à la hauteur de leurs compétences. Voilà pourquoi il n’y a qu’une seule personne qui sert le café : parce que c’est la solution au chômage.

Je ne vais pas priver le gouvernement d’une redoublante, même si j’en suis à ma troisième première année et que ça commence à devenir digne d’un sketch. Mais je le vis bien. Papa-maman sont blindés de fric, ils m’expédient un gros virement de temps en temps et je peux continuer à faire mon nugget en Louboutin.

Ma vie n’est pas si pourrie finalement. Puis, j’ai un plan cul régulier aussi sexy et appétissant qu’un sundae au chocolat sans les arachides… Je crois que j’ai une obsession pour le McDo. C’est de la faute aux addictifs qu’ils mettent dans la nourriture, là, juste à côté de l’anti-vomitif.

On me tape sur l’épaule. Je fais volte-face et me retrouve nez à nez avec Candice, un parfait nugget avec son sac à main Louis Vuitton tout juste acheté. Vivez bourge, vivez heureux. Elle assume, elle toise et, surtout, elle se fout des gens qui la critiquent. Sa joue heurte la mienne dans une bise qui dissimule mal l’amertume due à mes coucheries avec son ex. On avait dit « Pas les ex des copines ! », et ma libido m’a dit « Avec son corps, c’est criminel de ne pas le baiser. ». J’ai écouté ma libido, pas mon sens de l’amitié, et mon vagin m’en remercie.

Un sourire hypocrite étire ses lèvres, j’en fais de même et plonge dans les méandres de mon sac à main pour trouver mon gloss, celui qui donne un effet plus pulpeux aux lèvres. Ce n’est pas que j’aime les bouches en duckface, mais j’adore ce petit picotement et le frisson qui l’accompagne. C’est électrisant et ça met un peu de piment dans la triste vie de la file d’attente.

On avance encore.

Je regarde mon vieux téléphone, celui qui a la pomme croquée à l’arrière et qui ne me sert plus que de console de jeux depuis des années. L’homme qui a eu l’idée de faire un croc dans le fruit est un génie. Ça aurait été idiot de le confondre avec une tomate et, du coup, de devoir se rendre dans un « Tomatoes Store ». Je souris en imaginant des spaghettis à la bolognaise pour accueillir les clients friqués, ou de la tomate-mozza pour les V.I.P. Une pomme, c’est plus chic, plus lourd au sens biblique. C’est un péché, même ! Acquérir un produit Apple, c’est pécher par orgueil et vanité : quoi de plus excitant que de risquer l’enfer en allant acheter des écouteurs blancs, design ?

Je me concentre sur un jeu quelconque. Je teste l’agilité de mes doigts même si en tant que clitoridienne, je ne pense pas avoir d’ankyloses au niveau de ces adorables articulations graciles. La petite musique m’agace, mais elle a le mérite de me tenir assez éveillée jusqu’à ce que je puisse déguster mon précieux café qui n’en est plus un.

— Demain je me ferai un thermos, je promets à voix basse.

— C’est un mensonge, se moque Candice.

— Les bonnes résolutions, c’est pas que pour le jour de l’An ! j’affirme en avançant.

Je bute dans quelque chose. Ou quelqu’un. C’est gras. C’est Laura, un potato. Quelque chose de taillé grossièrement, massif, dégoulinant d’un filet de graisse et toujours au milieu d’un paquet de frites sans qu’on comprenne comment il a pu se trouver là. Les gens n’aiment pas les potatoes dans les frites. Les gens n’aiment pas les gros. Les gens n’aiment pas Laura. Je crois que j’ai faim avec ces conneries.

J’ai envie d’un McDo. Bien malsain, bien gras, bien calorique. Bien chimique surtout ! Pour un peu, je me mettrais à baver. Mais un nugget ça ne bave pas, un nugget ça aboie.

— Bouge ton gros cul Laura ! je crache à grand renfort d’une gestuelle théâtrale.

Je récolte quelques rires de la part des nuggets de ma boite, peut-être même des autres boites, et un haussement d’épaules désabusé de la pauvre fille qui aimerait être une frite ou juste pouvoir vivre en paix. Je ne sais pas trop. J’ai juste la conviction que si je n’écrase pas les autres, c’est moi qui ne vais plus exister. Et je ne veux pas disparaitre. Je veux qu’on me regarde. Je veux qu’on me trouve bonne ou détestable. Je veux représenter quelque chose.

Parfois, j’ai envie de gueuler. J’ai envie de dire qu’un putain de chihuahua ça ne remplace pas des parents, c’est juste cliché à mourir. J’ai aussi envie de dire que j’aimerais ne plus attendre après un café pour me donner un prétexte de tout foirer. J’aimerais dire que j’envie Laura avec ses parents qui viennent encore la chercher à la fac… Mais au lieu de ça, je ris et la regarde avec mépris.

Elle quitte la file, c’est con de sa part. Elle me donne raison, elle devrait plutôt me claquer une bonne paire de gifles dans la gueule pour me remettre bien à ma place de ratée qui profite de la thune de ses parents. Mais non, elle court dans un ballottement de bourrelets pitoyable en laissant sa dignité entre une affiche pour un concert minable et une poubelle pleine à craquer.

Pendant un quart de seconde, j’ai envie de la rattraper et de la supplier de m’en mettre une. Mais non. Ce n’est pas moi. Ce n’est pas comme ça que le monde tourne. Il y a des forts et des faibles. Ou plutôt non, il y a les faibles qui s’endurcissent et torturent les faibles restés vulnérables.

Je jure qu’un cœur bat sous ma panure à l’odeur de friture alléchante. Je promets qu’aucune sauce chinoise ne pourrait me rendre plus délicieuse, il suffit de savoir apprécier la brutalité. Ou il suffit de comprendre que j’ai le fond plus tendre et coulant que l’intérieur d’une Mandise.

Vous ne savez pas ce que c’est une Mandise ? C’est cette pâtisserie sur le minuscule présentoir à gâteaux planté au milieu du comptoir pour les commandes des McDo de la campagne et dont tout le monde se fout. Moi, je ne m’en moque pas, j’ai presque de la peine pour ces gâteaux qui rassissent à la vue des clients, impuissants. Parfois, j’ai envie de tous les acheter pour les sauver, mais d’autres prendront leurs places. D’autres finiront à la poubelle et qui les récupérera ?

Je rêve de rencontrer le sauveur des pâtisseries du McDo. Ensemble, on aurait plein d’enfants devenus obèses à force de manger tous les gâteaux qui auraient échappé aux ordures. Peut-être qu’on fonderait un nouveau peuple, une nation basée sur l’utopie d’un monde sans pâtisseries au McDo.

— Bon, vous voulez quoi ? râle la voix familière de l’étudiant collé derrière la caisse avec une casquette défraichie estampillée « CROUS».

Je le fixe un instant. Devenir l’esclave d’une « survivance » des institutions de la fac pour recharger son index, c’est naze. J’ai pitié de lui, alors je pince les lèvres et plisse les yeux comme pour lui jeter un sort et regarde le panneau lumineux qui fait office de menu. Je commande toujours pareil. Un café complexe, pas parce que je l’aime, mais parce qu’il faut avoir l’air classe avec des produits exotiques.

— Un Espresso Macchiato avec de la poudre de cacao sur le dessus, je réponds le plus froidement possible.

— Bien princesse, raille le type en me préparant, sans doute, le même café qu’aux autres. Ça te fera quatre world unity, ajoute-t-il en me présentant le lecteur digital.

— C’est du vol ! je proteste en apposant malgré tout mon doigt.

Le « world unity » est la monnaie mondiale qui est entrée en vigueur il y a déjà trois décennies. On peut dire qu’on y a sacrément perdu, maintenant un café coûte l’équivalant des dix euros de l’ancien temps. Mais on se la ferme, on n’a pas le choix. Dans notre univers, il faut cracher. Heureusement que certains nouveaux jobs étudiants payent bien ! Je parle pour ceux qui n’ont pas de parents qui leur ont mis une petite cuillère en argent entre les fesses dès leur naissance.

Je lui prends le gobelet brûlant des mains, je vais enfin réussir à me réveiller. Je souris en m’éloignant de la file des frites en roulant des hanches. Déformation professionnelle, je pense. Tous les nuggets sont dans le métier, même si aucune d’entre elles n’ose l’avouer. Je trouve ça plutôt marrant de devenir quelqu’un d’autre après les cours.

Mon oreillette bipe, c’est le travail qui me ramène à la réalité. Je prends l’appel. Je prends toujours l’appel. Ma voix devient automatiquement plus mystérieuse et aguicheuse.

— Victoria est à votre entière disposition, je vous écoute, je susurre en rabattant mes longues mèches dégradées chaotiquement sur mon oreille incriminée.

— Ce soir, dix-huit heures. J’aurai une Ixion noire et je vous attendrai au grand carrefour, grogne simplement une voix rocailleuse.

— Bien Monsieur, je confirme en raccrochant par la simple force de ma pensée.

Mon bas-ventre se tortille délicieusement, je n’ai pas besoin d’en savoir plus pour le moment. La maison trie les appels pour les employés, c’est une valeur sûre. Je me mordille la lèvre. Pendant que les autres bâilleront en atomistique, je me ferai démonter par un homme riche.

La légalisation des maisons closes et services d’escorting a eu des conséquences assez inattendues. D’abord, il y a eu les coincés du cul et puritains qui ont gueulé à l’outrage. C’est vrai que c’est tellement mieux d’avoir des prostitués en bord de route qui provoquent des accidents en allumant les automobilistes… Mais cette réforme, c’est une logique du light chez Mcdo.

On sait que quoi qu’il arrive, les putes existeront toujours parce que c’est le plus vieux métier du monde. Pourquoi elles existent ? Parce que les hommes ont besoin de baiser pour aller bien et se sentir tout-puissants afin de faire tourner notre superbe monde. C’est aussi évident que l’idée d’aller au McDonald’s pour manger gras.

Mais, avouer qu’on se rend quelque part pour mal manger et s’empiffrer, ça dérange autant les mœurs que d’avouer qu’on va aux putes pour tringler une professionnelle qui vous fera jouir comme pas permis. Alors, on s’insurge contre l’un et l’autre puis, finalement, une solution est trouvée pour rendre la chose plus acceptable pour la moralité.

Les prostitués, qu’ils soient des hommes ou des femmes, sont soigneusement rangés dans des lieux sécurisés et surveillés. Pendant ce temps, des gens se bercent d’illusions en sirotant leur coca light avec une petite salade, alors qu’un obèse engloutit des Big Mac face à eux. Et puis, soyons honnêtes, il n’y a pas que des hommes dans notre clientèle.

Après les mouvements de foule et les protestations, il y a eu l’acceptation et la construction. Les maisons closes ont sauvé des vies et créé de nouveaux emplois. Désormais, les étudiants peuvent se faire une petite fortune avec un travail de nuit pas tellement prenant. Un coup de queue de temps en temps et on tape dans les mille world unity par mois. L’idéal pour ceux en mal d’argent et la perfection pour ceux, comme moi, qui veulent juste braver l’interdit.

J’aime le sexe.

C’est une vérité que je ne peux pas cacher, tout respire la luxure dans mon petit corps. Il n’y a pas de honte à aimer prendre des bons coups de reins. Je peux presque devenir hypocrite en affirmant que je m’entraine pour le jour où je devrai procréer et offrir à l’humanité de nouveaux petits jouets.

Mes gosses seront des frites. Mais pas des nuggets.

Ils seront dans un paquet, perdus dans la masse et personne ne les emmerdera. Parfois, il y aura bien un potato qui viendra trainer là, mais ils s’en moqueront avec les autres. Je refuse qu’ils soient le potato du paquet de frites. Je pense fermement que les potatoes sont cruels d’oser se reproduire et fournir de nouveaux souffre-douleur au reste du McDo. Même le Filet-O-Fish qu’on ne commande que par dépit ne me fait pas autant pitié.

Je pousse la porte de l’amphi, me voilà partie pour être enfermée pendant des heures. La solution, c’est de rêver, regarder par la fenêtre et se dire qu’il y a toujours mieux à foutre dehors qu’assise sur un strapontin inconfortable et branlant.

.

.

            Je passe la porte vitrée de la maison. Il y a toujours une petite lanterne rouge, discrètement installée au-dessus de l’entrée. Je crois que ce signe de reconnaissance est aussi vieux que le métier de péripatéticienne lui-même. On pourrait s’attendre à un endroit sordide, glauque, avec des boiseries toutes sombres et pas de fenêtres. Mais il n’en est rien. Comme tous les immeubles de notre époque, les vitres sont sans tain. Nous voyons l’extérieur, mais les passants ne nous voient pas, c’est presque excitant ce genre de voyeurisme.

Je martèle le sol en marbre du grand hall avec mes talons aiguilles. Une femme blonde, vêtue d’un élégant tailleur, m’accueille et me donne le pass pour ma chambre. Chacun des travailleurs a son propre espace, pas question de s’échanger les lits ! Je lui souris brièvement et passe devant un salon au style épuré et résolument moderne où les hommes peuvent parler affaires en se restaurant. Parfois, j’aimerais être un mec. Ou cette femme de la quarantaine, assise dans un coin qui assume parfaitement de venir se faire du bien.

Je crois que si j’étais un homme, je passerais ma vie à baiser les plus belles femmes du monde. Quel bonheur ce doit être de pouvoir devenir le maitre du monde après quelques mouvements du bassin entre les cuisses accueillantes d’une soupirante. Je n’ai pas cet honneur, je reste le trou qui offre quelques minutes de gloire et de plaisir.

L’ascenseur tarde, le concierge rit doucement en me voyant m’acharner sur le bouton.

— Ce n’est pas drôle du tout Monsieur ! je peste en me reculant de la machine infernale.
— Cela dépend pour qui, Mademoiselle. Prenez donc l’escalier, propose-t-il aimablement.
— Oui, ça m’échauffera, je rétorque en m’engageant sur le colimaçon métallique.

Je longe le couloir immaculé à la moquette bleu roi et m’arrête devant la dernière porte. Un petit « bip » résonne quand je passe ma carte magnétique dans la glissière, j’aime quand les choses fonctionnent. J’entre et balance mes affaires sur le lit double qui prend une bonne partie de la pièce. Ma main se pose sur un boitier à côté d’un mini-ordinateur dissimulé dans un meuble en bois blanc verni.

— Bienvenue sur l’interface du réseau des maisons closes. Merci de confirmer votre identifiant, commande la voix robotique et faussement agréable.

— Mia Garden, surnommée Victoria, j’énonce distinctement.

— Accès confirmé. Il vous reste cinquante-neuf minutes et trente-six secondes avant votre rendez-vous avec le client n°36-YZ-83, poursuit-elle alors que je me déshabille.

— Informations sur 36-YZ-83, je demande en nouant mes cheveux en chignon.

— Homme de cinquante-quatre ans, rendez-vous en extérieur. Il a une préférence pour la fellation et la pénétration anale. Pas d’exigences particulières pour ce rendez-vous, lâche la voix tellement mécaniquement que ça en devient effrayant.

— Merci.

On peut avoir de bons clients et, parfois, on a des clients moins « appétissants ». Mais c’est la loi du métier et, même en tant que nugget, je ne peux pas faire la difficile. Je l’ai choisi et je l’assume pleinement. Je déglutis et attrape la poire à lavement en me dirigeant dans la salle de bains.

Monsieur est un amateur de l’anal et c’est hors de question de se présenter à lui sans être nette. C’est le règlement. Je crois que si un jour, on m’avait dit qu’un contrat m’expliquerait comment me laver l’anus, j’aurais bien ri. Mais là, je ne rigole plus, c’est trop concret. Alors j’ai mes petites méthodes pour mouiller, pour rendre ça plus agréable. Je pense à mon sundae au chocolat sans les arachides au lieu de visualiser un potato avec un ego de Big Mac.

Je n’ai pas le temps de faire ma belle sous la douche, ni de me faire fantasmer à coup d’eau qui ruisselle sur une petite poitrine ronde et ferme, parce qu’une héroïne avec des seins en gants de toilette ça ne le fait pas. Je pourrais parler de mes tétons qui ne pointent pas, pourquoi ils pointeraient d’ailleurs ? Ils sont feignants, un peu comme moi.

Sur cette réflexion hautement philosophique, je sors de la douche et m’enroule dans une serviette moelleuse. Je retourne dans la chambre et jette un petit coup d’œil au décompte avant le rendez-vous. J’ai encore un peu de temps. J’opte pour un lait à l’abricot, un clin d’œil à celui que j’ai entre les cuisses.

Je m’attarde sur les fesses. Étrangement, je sens que s’il m’a louée, ce n’est pas pour un simple missionnaire parce que Madame a la migraine. Je crois que les épouses sont plutôt soulagées depuis l’autorisation d’ouverture des maisons closes. Elles savent où baisent leurs maris et n’ont plus à subir la sempiternelle négociation sur l’oreiller à propos de la sodomie.

J’ouvre mon placard et opte pour une petite robe noire, sans chichis ou fanfreluches inutiles. Je ne pense pas qu’un homme ait envie de se promener avec une prostituée à laquelle il manque plus que le panneau « mon cul est à vendre » tellement la tenue est équivoque. Non. Ici nous sommes des gens classes et distingués.

Je ne me parfume pas, jamais. Je ne suis pas là pour emboucaner le client ou l’enivrer à coups d’effluves d’essences hors de prix. Par contre, je me maquille. Mais juste un peu. À la petite vingtaine, c’est la nature qui se charge du maquillage, on verra ce que je me tartinerai sur la gueule dans dix ans. Puis, maintenant le makeup codifie notre place dans la société. Je conserve le chignon, c’est toujours pénible d’avoir des mèches qui viennent chatouiller la naissance des fesses quand on se fait prendre.

Je regarde une dernière fois le compte à rebours. Il est grand temps pour moi d’aller au point de rendez-vous. Je laisse tout sur place, j’ai juste mon oreillette à déclencher au cas où. Je désactive mon ordinateur et quitte rapidement la chambre.

Je réussis l’exploit de ne pas tomber dans l’escalier, même si mes chaussures ont longuement comploté contre mon équilibre. Dans la rue, ça klaxonne, les vieilles maisons de ville n’existent plus, on a préféré s’américaniser avec des buildings qui font presque tache dans un paysage autrefois bucolique. Je passe devant un McDo, mon estomac grogne de nouveau.

— Promis, quand j’ai fini avec « Monsieur anal », je nous prends une méga boite de nuggets à tremper dans le sundae au chocolat et sans arachides, je chuchote en pressant le pas.

Au grand carrefour, une Ixion noire m’attend. Je m’attarde sur la coupe sportive du géant de l’automobile à énergie solaire. Je regarde le logo, un cheval cabré dans un soleil qui n’est pas sans rappeler celui de Ferrari, un fabricant de l’ancien temps qui a coulé en même temps que l’amenuisement des ressources pétrolières. Sale histoire.

Je tire sur la poignée chromée d’un coup sec et me glisse à l’intérieur de la voiture, décorée de cuir blanc et de boiseries précieuses. Pas le temps de se présenter, je remonte le pan de ma robe jusqu’en haut de la cuisse pour dévoiler un lecteur d’index implanté dans ma cuisse et une mini sacoche contenant préservatifs, lubrifiant, lingettes intimes et une pilule, pour aider Monsieur, au cas où.

— La moitié maintenant, le reste à la fin, commence-t-il à négocier.

Pendant un instant, je reste focalisée sur son double menton puis sur son front rouge et en sueur. Une baffe mentale plus tard, je me ressaisis.

— Vous connaissez la règle. On paye d’abord et on pose une réclamation à l’agence après, si on n’est pas satisfait, je tranche d’une voix sensuelle, mais ferme.

La tension monte d’un cran, ce genre d’homme n’aime pas être dirigé. Sa bouche se pince en un sourire faux et résigné, il inspire bruyamment puis pose son index gras sur le lecteur. Je lui fais les yeux doux, une partie va automatiquement sur mon compte et le reste dans les caisses de l’agence. Tout est bien rodé, une machinerie aussi bien huilée que la raie des fesses d’une actrice porno.

Il démarre, ces nouvelles voitures sont silencieuses, ça ne me perturbe pas. Je crois que je sursauterais si j’entendais un moteur de l’ancien temps. Il parait que ça faisait un bruit infernal et dégageait un gaz nauséabond qui est la cause de notre climat à la con. Je me blottis dans le siège et regarde mon client.

Il est laid. Je ne perçois aucun charisme, juste le parfum d’une eau de toilette bien trop chère qui masque péniblement l’odeur de transpiration qui émane de son costard sur mesure. Les boutons de manchette sont en or, il veut montrer sa fortune. Le mot « nouveau riche » me vient à l’esprit. Ce sont les plus minables. Toujours là, à se montrer et à claquer tout leur argent.

Il a les cheveux grisonnants, plaqués en arrière et des yeux porcins, marron, qui glissent le long de mes jambes galbées au lieu de se concentrer sur la route. Il doit déjà commencer à bander, je sens ses muscles se raidir, sa respiration devenir plus erratique. Il ne sera pas long à jouir et tant mieux. Son gros ventre me fait penser définitivement à un potato, puis l’image de la frite grossière et foireuse qui encule un nugget au milieu d’un menu maxi best-of me fait presque rire. Je me mords la langue pour ne pas craquer, il pourrait mal le prendre.

Je reste fixée sur les boutons de sa chemise tendue par sa bedaine. Je me demande s’il est poilu, s’il a des boutons et une peau blanche qui ne voit jamais le soleil, mais qui est pleine de taches brunes. J’ai un petit nœud à l’estomac, un genre de bestiole qui s’amuse à me chatouiller les entrailles et une ritournelle stupide qui me chuchote : « Tu as peur ». Oui, c’est un fait, j’ai peur. Mais une fois la capote en place, tout va s’envoler, je le sais.

Les buildings laissent place à des immeubles plus modestes, puis à des lotissements faussement embourgeoisés de l’extérieur de la ville. La végétation est pratiquement inexistante en zone urbaine, heureusement qu’il y a les convertisseurs d’air pour nous apporter de l’oxygène. Je me demande comment c’était avant, quand on pouvait aller pieds nus dans l’herbe et jouer à cache-cache derrière des arbres, en toute simplicité. Je me pose toujours trop de questions en fait.

Je chasse mes idées d’un geste désinvolte alors que les pneus crissent sur le gravier devant une vieille bicoque tellement délabrée qu’elle menace de s’effondrer à tout instant.

— Je vais te violer, déclare l’homme d’un ton glacial en serrant le frein à main.

— Pardon ? je couine en ouvrant les yeux en grand.

— Je vais te violer, répète-t-il avec une voix rauque.

— Je croyais qu’il n’y avait pas de demandes spéciales, je plaide en me recroquevillant sur le fauteuil.

— Plante pas tes ongles comme ça dans le siège, tu vas me niquer le cuir et il coûte plus cher que toi ! grogne le type en sortant de la voiture.

Je n’ai que quelques secondes pour prendre une décision. Est-ce un fantasme étrange ou une vraie pulsion criminelle ? Je ne sais pas, je doute. Je dois décider d’appuyer ou non sur l’émetteur d’urgence. Il faut que je tranche, est-ce que ce mec est détraqué ? Est-ce qu’il a eu une journée tellement merdique qu’il ressent le besoin d’assouvir un fantasme inavouable ? Je n’arrive pas à décider.

Trop tard.

Le type ouvre la portière et m’attrape par le poignet. Une vague d’angoisse me submerge, j’ai la nausée. Mon estomac se tortille autant que mes intestins. Si je ne m’étais pas vidée avant, j’aurais juré que le côté glauque de la situation aurait fait relâcher à mon sphincter toute la matière fécale de mon organisme. On peut se foutre de moi, mais là il n’y a rien de drôle. C’est juste un homme agressif qui a trainé une fille avec la force musculaire d’une crevette déshydratée dans un recoin perdu où personne ne pourra la sauver.

Quand on entre dans la ruine, le vieux bois grince sous nos pieds. Mon poignet vire au bleu. J’étouffe un gémissement de douleur, essaye de garder mes sanglots bien cachés au fond de mon être. Je ne vais pas exciter ce porc avec mes pleurs. Pas question !

L’odeur de son eau de toilette me révulse, la bile vient taquiner mes amygdales avant de redescendre le long de mon œsophage. Infecte. Je renifle, je dois respirer par la bouche si je ne veux pas en plus subir les miasmes des moisissures sur les murs qui rendent l’atmosphère putride, presque irrespirable.

Pourquoi je n’ai pas appuyé ? POURQUOI ?

Il me pousse sur une table poussiéreuse, un épais nuage gris s’en élève quand j’y atterris et me fait tousser. Il plaque son bassin contre le mien, je tremble jusqu’aux os. Bordel, comment j’ai pu m’embarquer dans une galère pareille ? Je ne veux pas qu’il me touche, je ne veux pas sentir ses grosses mains de taré sur mon petit cul. Voilà, je pleure comme une gamine.

Il soulève ma robe, je l’entends respirer plus fort et faire des bruits écœurants avec sa langue. Dans ma terreur, j’ai un ultime moment de lucidité. La règle la plus importante dans le métier : se protéger.

— LA CAPOTE ! je crie d’une voix suraiguë, prête à se briser comme un verre qu’on éclate au sol.

— Je m’en branle, ferme-la et arrête de serrer les fesses salope ! vocifère l’homme en descendant mon string sur mes cuisses.

Mes ongles malmènent le bois vieilli du meuble et se brisent un à un. À moins que ce ne soit lui qui me les arrache. Je sens encore une montée de bile. Cette fois-ci, elle coule entre mes lèvres, mêlée à un trop-plein de salive. Je suis aussi pitoyable qu’un potato. Je repense à Laura et ses bourrelets. Elle doit être vautrée devant la télévision avec un classeur de cours sur les genoux et une tasse de substitut de chocolat chaud que sa mère lui a préparé.

Maman ne faisait jamais de chocolat. Maman ne voulait jamais que je l’appelle ainsi.

C’est juste trop con, je vais me faire violer, là, dans une baraque pourrie qui pourrait nous tuer en s’effondrant. Si seulement… Mais j’ai l’intime conviction que je n’aurais pas cette chance, ce serait trop simple. Je ferme les yeux, je me surprends à prier, même si Dieu est mort d’après les scientifiques. Je crois qu’on l’a enterré il y a quelque temps, je ne sais pas où.

Dieu est mort bordel ! Mais c’est quoi ce monde ?

Je l’imagine dans sa toge blanche en train d’agoniser entre deux putes qui l’auraient épuisé, des bouteilles de vin autour de lui. C’est un homme, Dieu. Alors c’est normal qu’il baise, comme c’est normal qu’il meure… C’est qui vraiment Dieu ? Je ne sais plus. Quand Dieu est mort, ça avait fait la une des journaux parce que Dieu ne vivait pas dans le ciel. Il était là, dans un building, à tous nous regarder.

Dieu est mort et je vais me faire enculer à sec, c’est quoi cette vie ?

Je serre les dents et ferme les yeux. J’essaye de me préparer mentalement à la douleur. Enfoiré de merde qui ne met pas de capote, potato de mes deux ! Quand on aura fini, je me vengerai. J’achèterai plein de potatoes et je les jetterai à l’eau pour les regarder crever d’une noyade. C’est con de mourir noyé quand on est un putain de bout de pomme de terre.

Je sens son gros doigt explorer mon anus. Pour un peu, je regrette de m’être lavée en profondeur. Il ronfle, tellement son corps tout gras ne gère plus l’affluence d’air, c’est dégueulasse. Mes entrailles continuent de valser. C’est douloureux, mais pas autant que la pénétration.

Je pousse un hurlement strident, digne du pire film d’horreur. Mes yeux s’ouvrent, paniqués. Je ne suis pas sur la table. Je n’y suis pas. Je n’y suis plus. Je n’y ai jamais été même peut-être ? L’homme me regarde avec un air surpris, rouge de colère.

— Ça va pas de crier comme ça !

— Je… j’ai cru que… Et la maison ? je bredouille entre deux halètements.

— Quelle maison ? T’es dans une bagnole, là. Timbrée cette gamine… jure-t-il avant de regarder ma poitrine, comme pour se rassurer de son investissement.

Je me contracte sur le siège, je me suis endormie. Mais c’était si… Je pouvais le sentir. J’en suis sûre. Et si c’était un avertissement ? Et si on me donnait une autre chance ? Je me tourne vers lui, un air résolu et obstiné collé au visage.

— JE VEUX DESCENDRE DE CETTE VOITURE ! je hurle en serrant plus fort le cuir.

— BORDEL ! Tes ongles me niquent le cuir ! Pourquoi tu veux descendre ? rage-t-il en plantant un coup de frein pour s’arrêter à temps au feu rouge.

— Parce que je le décide ! Vous êtes un danger sur la route, je réponds d’une voix blanche.

Il grogne et redémarre une fois le feu passé au vert. Je suis secouée de spasmes, il roule vite, bien trop vite. Je vois les immeubles défiler à toute allure, mon cœur s’emballe.

— Ralentissez, je supplie en me tenant plus que jamais au fauteuil.

— ARRÊTE DE NIQUER MON CUIR, BORDEL ! gueule-t-il en se tournant vers moi.

— ATTENTION !

Mon dernier cri se perd dans un bruit de fracas de pare-brise et de tôle froissée. Tout se passe tellement lentement… Je me vois faire un vol plané, passer au-dessus de l’impact. Je vois le trottoir, son angle net. Pourtant, je ne bouge pas, j’ignore pourquoi. Mon crâne finit par le heurter. J’ai les yeux ouverts, je vis encore. Juste assez pour voir que personne n’en a rien à foutre de la fin d’un nugget. Que personne ne cherche à me sauver. Mon seul intérêt, c’est le buzz potentiel que je peux générer. Peut-être que la photo ou la vidéo de ma mort leur rapportera de l’argent. Bouffez-moi bande de cons, au lieu de prendre des photos.

Dieu est mort. Mais qui gère le service après-vente alors ?


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Les avis – volume 1

Blogueurs, lecteurs ou bêtas, l’Autre Côté n’a pas laissé indifférent ! Et si tu prenais un thé pour lire tout ça ?

« Coucou, C’est avec joie que je t’annonce que j’ai pris du grade. Non, je ne suis pas allée m’inscrire à l’armée, mais bon, on s’égare. Je disais donc que j’ai eu l’immense honneur de pouvoir lire avant tout le monde un nouveau roman… Lire la suite.« 

Mystérieuse Lectrice – Blogueuse

« Que dire de cette lecture ? Que le terme « inclassable » lui correspond bien ! J’ai été déstabilisée par l’histoire et les personnages. Surtout que je ne m’attendais pas à ce style après avoir lu Camigraphie. J’ai été un peu perdu et j’ai eu du mal avec la logique de l’histoire… pour une question de mélange d’époques… vous me direz lorsque vous aurez lu cet ebook 😉

Par contre, une plume toujours très agréable, des personnages comme je les aime et un Bror très prometteur… Lire la suite.« 

Dans Notre Petite Bulle (LNA) – Blogueuse

« J’aime toujours autant l’humour de l’auteure mais, j’ai trouvé dommage le vocabulaire utilisé au début du roman… Lire la suite.« 

La route des lecteurs – Blogueuse

Les personnages

Mia Garden : Etudiante de vingt et un ans et prostituée à mi-temps en 2150, elle se plait à écraser les autres pour exister. Mais de l’Autre Côté, les apparences ne suffisent plus pour avancer

Sponk : Steve Jobs est mort. Mais Steve Jobs n’a pas arrêté de révolutionner la technologie. Sa dernière création ? Un téléphone portable volant et doté d’une conscience ! Reste à savoir si les nerfs de Mia le supporteront.

Lucien Charpentier : Injustement envoyé au front durant la Première Guerre mondiale, ce jeune homme fleur bleue va croiser la route de Mia et changer à jamais sa mort.

Bror Sjöberg : Fier marin suédois, embarqué au XVIIIème siècle, il va débouler dans la mort de Mia sans crier gare et la guider à travers les chemins tortueux de l’Autre Côté. Les règles doivent être respectées et il va s’en assurer.

Jessica Bells : Adolescente et youtubeuse névrosée, elle a reçu une balle en plein cœur. Désireuse de mentir au monde en cachant tant bien que mal ses complexes, elle va s’avérer être une jeune fille aussi perdue que Mia entre ce qu’elle est et ce qu’elle veut être.

Cliquez sur l’oiseau bleu pour avoir accès à la liste des comptes Twitter des personnages de cette série.

Une lettre venue de l’Autre Côté

Chers Lecteurs,

Ce que je vais vous raconter est un mystère, une question à laquelle personne n’a encore trouvé la réponse, un voyage dont on ne peut pas revenir.

On a déjà dû vous dire : « Il est parti », « Elle repose en paix », « On l’a emmené dans une ferme à la campagne ». Des phrases vagues, des conneries qu’on balance aux gamins ou aux plus grands qui sont terrifiés à l’idée de dire le mot qui fâche, le mot qui dérange, le mot qui veut dire que tout est fini :

MORT

            Avant de tomber entre les griffes d’une auteure sadique, je ne me suis jamais posé la question de « l’Après ». Pour moi, c’était juste la fin. Juste une histoire de paupières closes et d’incinération. Juste une énième affaire de perte injuste. Pourtant, aujourd’hui, je suis bien obligée de faire face, car la morte, c’est MOI.

Mais ce n’est pas grave. Mourir, ce n’est pas le pire.

Ne faites pas cette tête d’enterrement, de l’Autre Côté vos disparus font tout… Sauf se reposer en paix !

Mia G.

L’incompréhension & l’impuissance

Fixe. Juste fixe. Immobile devant un monde qui tournait décidément bien trop vite pour elle. C’était le vertige, le début de la fin de tout. La fin d’un commencement ou bien juste… Le néant. Vidée de son espoir, elle n’était plus qu’un être dont deux silhouettes tenaient la main.

L’Incompréhension et l’Impuissance. Deux jumelles que jamais rien de saurait séparer. Plus muettes encore que le silence, plus pesantes qu’un monde, elles étaient pourtant devenues ses seules alliées. Deux amies pour faire face.

Figées alors que tout bougeait bien trop autour de cet étrange trio, les prunelles éteintes et l’étincelle de l’âme envolée. Sans doute, la plus morte des morts de l’Autre Côté. Lorsqu’elle voulait lutter, la poigne devenait plus douloureuse. Une brûlure inqualifiable. Une abomination de souffrance. Tout cela dans le but de la faire ployer.

L’Incompréhension et l’Impuissance vivaient du renoncement. Deux silhouettes affamées, toujours en quête d’un ange à tourmenter. Aujourd’hui, c’était elle. Demain, peut-être serait-ce un autre. Y avait-il seulement une fin à ce jour qui ne s’achevait plus ?

Gerda, désemparée, verrait à tout jamais Bror la quitter.

La frustration

Attendre. C’était le point de départ de toute apparition, la douce mélodie qui s’en faisait venir la frustration. Mainte fois, je l’avais fréquentée et ce jourd’hui encore je ne pouvais que la sentir s’approcher. Prisonnière de ce que je voulais, acculée et sans force aucune, je la distinguai de plus en plus. Elle choisit de se matérialiser à mes côtés, si proche que son aura glacée parvint à geler jusqu’à mes lèvres étonnées. La frustration me surprenait toujours par son flair, et me faisait redouter les heures prochaines. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

Espérer. Lentement, l’attente se muait dans un espoir qui en venait à me faire sourire. Je me donnai des idées, des explications qui se perdront dans l’estomac vorace de cette silhouette orangée. La frustration, la bouche d’une horloge formée, absurde et sans logique, faisait résonner un tic, irrémédiablement suivi d’un tac, si forts et pénibles que le silence renonçait à nous rejoindre. Au plus le temps s’enfuyait vers le cosmos, au plus mon être menaçait de tomber dans le vide que se plaisait à construire le manque de la chose tant convoitée. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

S’offusquer. Oppressée par cette horloge qui n’en finissait pas de me tourmenter, les explications progressaient en accusations et faisaient grandir l’amertume qui s’en vint rejoindre la silhouette orangée privée de bras. La frustration ne peut saisir quelque chose. La frustration est condamnée à attendre qu’on lui donne. « Devrais-je attendre de perdre moi aussi mes bras afin que l’on m’abreuve comme un oisillon incapable ? » tempêtai-je en me levant brusquement. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

Agir. Muette de par son horloge qui la contraint à ne plus rien demander, la frustration s’écarta de moi. Le poing serré et prête à l’affrontement, je fixai l’étrange, me perdais dans la volute et suivais les aiguilles qui ne tournaient plus. « Je ne puis admettre l’emprisonnement d’une pensée, je ne puis être dépendante et sans initiative aucune ! » crachai-je au visage de la silhouette terrorisée. « Je ne serai pas de celles qui attendent, espèrent et s’offusquent. Sur l’instant, je m’en vais agir et à jamais te terrasser ! » ajoutai-je, le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que tout.

L’amertume

Alors que le sommeil me fuyait, insaisissable et à jamais hors de ma portée, un rire moqueur se fit entendre. Je levais la tête, persuadé qu’il ne s’agissait là que de quelques illusions nocturnes dont mon cerveau subissait les assauts. La pénombre régnait, mais le rire résonna, mainte fois encore.
D’une rage qui échauffe les veines et fait palpiter mes tempes, je quittais mon fauteuil adoré et fit une inspection de la pièce. Le rire moqueur, semblable à celui d’un oiseau funeste qui se gausse du cercueil que l’on met en terre, résonna, mainte fois encore.
La mâchoire se crispait, l’émail de mes dents sur le point de céder n’en pouvait plus de ce rire absurde qui envahissait de plus en plus mon espace. Est-ce donc là quelques moqueries de l’univers, ou la punition d’un esprit qui ne cherche que le sommeil ? Le rire résonna, mainte fois encore.
« Sinistre chose qui s’en vient me tourmenter, n’en peux-tu plus de te cacher ? » hurlais-je à l’intention d’un vide qui se fit grandissant. Par-delà la table, dans le fauteuil où se plaisait à s’asseoir ma douce compagne, se dessinait une silhouette rougeâtre, parée de superbes volutes. Son rire résonna, mainte fois encore.
« Quelle créature du démon es-tu pour venir en ces lieux saints ? » clamais-je, la main posée sur un verre d’alcool oublié. Son visage se fit plus précis et un immense sourire s’en vint déchirer celui-ci de part et d’autre. L’horreur m’habitait, prenait possession de mes sens en ne me laissant qu’impuissant. Son rire résonna, mainte fois encore.
Ma rétine ne parvenait à s’en détacher, prise dans les filets pourpres de cette illusion qui volait les traits de mon épouse perdue. Je hurlais à en perdre mon souffle, faut-il que j’eusse été un homme si abominable pour que Dieu me punisse de la vision torturée de ma chère moitié ? Son rire résonna, mainte fois encore.

« Cesse donc tes moqueries et parle, créature du diable ! » m’emportais-je dans l’envie folle de saisir l’insaisissable. Il me semblait alors que ce Dieu que j’avais tant prié ne trouvait d’intérêt à ma mort uniquement dans le châtiment. Sans doute avait-il plongé son bras dans le ventre de la Terre, jusqu’à en atteindre les viscères diaboliques pour en ramener cette étrange silhouette au sourire déchiré. Son rire résonna, mainte fois encore.
De son rire je devins fou à en briser les verres d’alcool qui se multipliaient sans explications aucune sur une table déjà bien encombrée de quelques ouvrages qui permettent aux heures de fuir. Je n’ai que la colère pour combler le vide de ma douce épouse perdue. Les portraits n’existent plus en ce monde et son souvenir s’efface les jours passants. Son rire résonna, mainte fois encore.
L’estomac au bord des lèvres d’avoir tant enragé, j’ouvris le tiroir pour saisir un couteau fort aiguisé. La pénombre s’empara de mon cœur comme elle s’était emparée des lieux. Je ne pus supporter un rire de plus. Je me jetai sur l’infâme silhouette et passai au travers. La chaleur embrasa mes chairs sur l’instant, torturant davantage mon âme perdue. Son rire résonna, mainte fois encore.
Couché sur le sol, je réalisai à peine que la lame s’était enfoncée dans mon abdomen. Ma respiration fut aussi courte qu’inutile. Il ne me resta que quelques instants volés au cosmos pour me souvenir que les anges ne peuvent mourir d’amertume. Son rire résonna, une ultime fois encore.