L’amertume

Alors que le sommeil me fuyait, insaisissable et à jamais hors de ma portée, un rire moqueur se fit entendre. Je levais la tête, persuadé qu’il ne s’agissait là que de quelques illusions nocturnes dont mon cerveau subissait les assauts. La pénombre régnait, mais le rire résonna, mainte fois encore.
D’une rage qui échauffe les veines et fait palpiter mes tempes, je quittais mon fauteuil adoré et fit une inspection de la pièce. Le rire moqueur, semblable à celui d’un oiseau funeste qui se gausse du cercueil que l’on met en terre, résonna, mainte fois encore.
La mâchoire se crispait, l’émail de mes dents sur le point de céder n’en pouvait plus de ce rire absurde qui envahissait de plus en plus mon espace. Est-ce donc là quelques moqueries de l’univers, ou la punition d’un esprit qui ne cherche que le sommeil ? Le rire résonna, mainte fois encore.
« Sinistre chose qui s’en vient me tourmenter, n’en peux-tu plus de te cacher ? » hurlais-je à l’intention d’un vide qui se fit grandissant. Par-delà la table, dans le fauteuil où se plaisait à s’asseoir ma douce compagne, se dessinait une silhouette rougeâtre, parée de superbes volutes. Son rire résonna, mainte fois encore.
« Quelle créature du démon es-tu pour venir en ces lieux saints ? » clamais-je, la main posée sur un verre d’alcool oublié. Son visage se fit plus précis et un immense sourire s’en vint déchirer celui-ci de part et d’autre. L’horreur m’habitait, prenait possession de mes sens en ne me laissant qu’impuissant. Son rire résonna, mainte fois encore.
Ma rétine ne parvenait à s’en détacher, prise dans les filets pourpres de cette illusion qui volait les traits de mon épouse perdue. Je hurlais à en perdre mon souffle, faut-il que j’eusse été un homme si abominable pour que Dieu me punisse de la vision torturée de ma chère moitié ? Son rire résonna, mainte fois encore.

« Cesse donc tes moqueries et parle, créature du diable ! » m’emportais-je dans l’envie folle de saisir l’insaisissable. Il me semblait alors que ce Dieu que j’avais tant prié ne trouvait d’intérêt à ma mort uniquement dans le châtiment. Sans doute avait-il plongé son bras dans le ventre de la Terre, jusqu’à en atteindre les viscères diaboliques pour en ramener cette étrange silhouette au sourire déchiré. Son rire résonna, mainte fois encore.
De son rire je devins fou à en briser les verres d’alcool qui se multipliaient sans explications aucune sur une table déjà bien encombrée de quelques ouvrages qui permettent aux heures de fuir. Je n’ai que la colère pour combler le vide de ma douce épouse perdue. Les portraits n’existent plus en ce monde et son souvenir s’efface les jours passants. Son rire résonna, mainte fois encore.
L’estomac au bord des lèvres d’avoir tant enragé, j’ouvris le tiroir pour saisir un couteau fort aiguisé. La pénombre s’empara de mon cœur comme elle s’était emparée des lieux. Je ne pus supporter un rire de plus. Je me jetai sur l’infâme silhouette et passai au travers. La chaleur embrasa mes chairs sur l’instant, torturant davantage mon âme perdue. Son rire résonna, mainte fois encore.
Couché sur le sol, je réalisai à peine que la lame s’était enfoncée dans mon abdomen. Ma respiration fut aussi courte qu’inutile. Il ne me resta que quelques instants volés au cosmos pour me souvenir que les anges ne peuvent mourir d’amertume. Son rire résonna, une ultime fois encore.

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