Une lettre pour Gerda

Ma tendre Gerda,

C’est depuis un lieu que tu nommes le Paradis que je t’écris. Si cette lettre te parvient, j’espère qu’elle contiendra suffisamment de prières pour que tu me pardonnes d’avoir failli à ma promesse.

C’est chaque seconde que je regrette de ne plus être avec toi, parmi les vivants. C’est chaque minute que je souffre de ne plus t’entendre rire. Et c’est chaque heure que j’agonise de n’avoir pu te sauver.

Je ne puis exprimer l’ampleur de ma rage, cette amertume qui chaque jour me met au supplice. Jamais je ne pourrais oublier ton espoir. Jamais une personne ne trouvera une place semblable à la tienne dans mon âme. La place d’une petite sœur adorée.

Sache que je me suis établi en ce lieu. C’est un pays que l’on nomme Aquene et qui n’est qu’un infime territoire dans ce grand nouveau monde qu’est l’Autre Côté. Ma douce compagne est une femme de caractère qui s’en vient du Danemark. Une femme honorable et une honnête mère de famille que l’on a arrachée trop tôt à ses chers enfants.

Ma chère sœur, l’envie de te dire que je n’attends que ta venue afin d’être comblé ne connaît aucun mot suffisamment fort. Cependant, je me tais. Je t’aime bien trop pour souhaiter ta fin.

Je nourris la conviction que la mort ne suffira pas à nous séparer. Je te retrouverai ma tendre Gerda et, sur mon éternité, j’en fais le serment.

Bror.

La théorie du Mc Donald’s

D’ici quelques pages, je serai morte. C’est cruel, mais je n’ai pas de chance. C’est idiot de naitre sous la plume d’une auteure qui tue des gens. Enfin, des personnages. Non, parce que si elle tuait des gens pour de vrai, elle serait en prison. Et je ne serais pas ici.

Elle s’est pointée avec son petit sourire narquois, un bloc-notes noirci d’encre et m’a jeté à la gueule un : « Tiens, v’là ta vie ! ». L’espace d’un instant, j’ai cru qu’elle allait ajouter un charmant « démerde-toi ». Mais, finalement, elle s’est contentée d’aller s’asseoir devant son ordinateur avec une tasse de thé et un chat sur les genoux. Comme si à la petite vingtaine, elle avait déjà cinquante balais.

Dans l’histoire, je suis Mia Garden, une fille qui aurait pu être une putain de Mary-Sue si on ne l’avait pas affublée de cheveux indomptables ainsi que d’une peau qui a tendance à virer au rouge écrevisse pour tout et n’importe quoi. J’ai vingt piges, ça me parait assez évident que je suis un personnage inspiré de quelqu’un et en plus elle ne cherche même pas à le cacher.

Ce matin, je me ramène à la fac d’un pas trainant, vaguement groggy et d’une humeur de dogue. Je n’aime pas le matin, je n’aime pas la fac, je n’aime pas les gens et, surtout, je n’aime pas les cons. Pourtant, qu’est-ce qu’il peut y en avoir sur cette foutue planète ! Planète qui a pas mal changé d’ailleurs parce qu’on est en 2150, je crois que l’auteure trouve ça plus cool que 2015 et, au fond, elle a raison.

Je fais la queue à la cafétéria pour obtenir mon précieux substitut de café. À force de faire les cons avec l’agriculture, on se retrouve à ingurgiter du chimique. La vraie nourriture est devenue un luxe. Bien fait pour notre gueule. Parfois, il faut écouter les vieux et les écolos, sinon on se retrouve à manger de la merde et, en plus, on se plaint.

Je crois qu’on a quand même habitué l’humanité à ce genre de chose. Je veux dire, il ne faut pas se foutre de ma gueule, personne ne me fera croire qu’il y a eu un jour du vrai bœuf à McDo ou du vrai fromage… Ou de la vraie bouffe tout court. On ne se dit pas que sous la panure dorée, il se cache bien des choses.

Je crois que je suis un nugget. Un tas de saloperies blanchies et bien tassées dans une enveloppe très appétissante. Voilà comment dire, joliment, qu’on est une vraie pétasse bien foutue.

Je soupire et tape du pied. C’est juste long d’attendre pour une foutue tasse. Je pourrais me faire un thermos, mais j’ai une flemme intersidérale tous les matins de faire chauffer de l’eau. Donc j’attends, comme une conne… Avec une attitude de nugget. D’ailleurs, les nuggets sont toujours vendus par boite, donc c’est tout naturellement que nous nous déplaçons par petits groupes pour aller partout, même aux w.c.. C’est tellement beau la solidarité entre produits de l’industrie.

Je suis vraiment issue d’une société de consommateurs.

Je passe ma vie à acheter. Il suffit de mettre son doigt sur un lecteur et le paiement s’effectue, comme par magie. Quand j’étais gamine, je pensais que les adultes avaient de l’argent à l’infini, qu’il suffisait d’un doigt et que les gens qui n’en avaient pas – des doigts – devaient se trouver bien emmerdés. Puis, un jour, on a programmé mon index. Et le lendemain, j’avais mon compte à découvert et mon banquier sur le dos. C’est pour ça que je suis passée sous son bureau.

Je crois que la file avance, c’est long et je suis en retard. Mais pas de café, pas de cours. Et pas de cours, pas d’obtention de diplôme. Pas d’obtention de diplôme, pas de nouveaux chômeurs qui ne trouveront jamais un travail à la hauteur de leurs compétences. Voilà pourquoi il n’y a qu’une seule personne qui sert le café : parce que c’est la solution au chômage.

Je ne vais pas priver le gouvernement d’une redoublante, même si j’en suis à ma troisième première année et que ça commence à devenir digne d’un sketch. Mais je le vis bien. Papa-maman sont blindés de fric, ils m’expédient un gros virement de temps en temps et je peux continuer à faire mon nugget en Louboutin.

Ma vie n’est pas si pourrie finalement. Puis, j’ai un plan cul régulier aussi sexy et appétissant qu’un sundae au chocolat sans les arachides… Je crois que j’ai une obsession pour le McDo. C’est de la faute aux addictifs qu’ils mettent dans la nourriture, là, juste à côté de l’anti-vomitif.

On me tape sur l’épaule. Je fais volte-face et me retrouve nez à nez avec Candice, un parfait nugget avec son sac à main Louis Vuitton tout juste acheté. Vivez bourge, vivez heureux. Elle assume, elle toise et, surtout, elle se fout des gens qui la critiquent. Sa joue heurte la mienne dans une bise qui dissimule mal l’amertume due à mes coucheries avec son ex. On avait dit « Pas les ex des copines ! », et ma libido m’a dit « Avec son corps, c’est criminel de ne pas le baiser. ». J’ai écouté ma libido, pas mon sens de l’amitié, et mon vagin m’en remercie.

Un sourire hypocrite étire ses lèvres, j’en fais de même et plonge dans les méandres de mon sac à main pour trouver mon gloss, celui qui donne un effet plus pulpeux aux lèvres. Ce n’est pas que j’aime les bouches en duckface, mais j’adore ce petit picotement et le frisson qui l’accompagne. C’est électrisant et ça met un peu de piment dans la triste vie de la file d’attente.

On avance encore.

Je regarde mon vieux téléphone, celui qui a la pomme croquée à l’arrière et qui ne me sert plus que de console de jeux depuis des années. L’homme qui a eu l’idée de faire un croc dans le fruit est un génie. Ça aurait été idiot de le confondre avec une tomate et, du coup, de devoir se rendre dans un « Tomatoes Store ». Je souris en imaginant des spaghettis à la bolognaise pour accueillir les clients friqués, ou de la tomate-mozza pour les V.I.P. Une pomme, c’est plus chic, plus lourd au sens biblique. C’est un péché, même ! Acquérir un produit Apple, c’est pécher par orgueil et vanité : quoi de plus excitant que de risquer l’enfer en allant acheter des écouteurs blancs, design ?

Je me concentre sur un jeu quelconque. Je teste l’agilité de mes doigts même si en tant que clitoridienne, je ne pense pas avoir d’ankyloses au niveau de ces adorables articulations graciles. La petite musique m’agace, mais elle a le mérite de me tenir assez éveillée jusqu’à ce que je puisse déguster mon précieux café qui n’en est plus un.

— Demain je me ferai un thermos, je promets à voix basse.

— C’est un mensonge, se moque Candice.

— Les bonnes résolutions, c’est pas que pour le jour de l’An ! j’affirme en avançant.

Je bute dans quelque chose. Ou quelqu’un. C’est gras. C’est Laura, un potato. Quelque chose de taillé grossièrement, massif, dégoulinant d’un filet de graisse et toujours au milieu d’un paquet de frites sans qu’on comprenne comment il a pu se trouver là. Les gens n’aiment pas les potatoes dans les frites. Les gens n’aiment pas les gros. Les gens n’aiment pas Laura. Je crois que j’ai faim avec ces conneries.

J’ai envie d’un McDo. Bien malsain, bien gras, bien calorique. Bien chimique surtout ! Pour un peu, je me mettrais à baver. Mais un nugget ça ne bave pas, un nugget ça aboie.

— Bouge ton gros cul Laura ! je crache à grand renfort d’une gestuelle théâtrale.

Je récolte quelques rires de la part des nuggets de ma boite, peut-être même des autres boites, et un haussement d’épaules désabusé de la pauvre fille qui aimerait être une frite ou juste pouvoir vivre en paix. Je ne sais pas trop. J’ai juste la conviction que si je n’écrase pas les autres, c’est moi qui ne vais plus exister. Et je ne veux pas disparaitre. Je veux qu’on me regarde. Je veux qu’on me trouve bonne ou détestable. Je veux représenter quelque chose.

Parfois, j’ai envie de gueuler. J’ai envie de dire qu’un putain de chihuahua ça ne remplace pas des parents, c’est juste cliché à mourir. J’ai aussi envie de dire que j’aimerais ne plus attendre après un café pour me donner un prétexte de tout foirer. J’aimerais dire que j’envie Laura avec ses parents qui viennent encore la chercher à la fac… Mais au lieu de ça, je ris et la regarde avec mépris.

Elle quitte la file, c’est con de sa part. Elle me donne raison, elle devrait plutôt me claquer une bonne paire de gifles dans la gueule pour me remettre bien à ma place de ratée qui profite de la thune de ses parents. Mais non, elle court dans un ballottement de bourrelets pitoyable en laissant sa dignité entre une affiche pour un concert minable et une poubelle pleine à craquer.

Pendant un quart de seconde, j’ai envie de la rattraper et de la supplier de m’en mettre une. Mais non. Ce n’est pas moi. Ce n’est pas comme ça que le monde tourne. Il y a des forts et des faibles. Ou plutôt non, il y a les faibles qui s’endurcissent et torturent les faibles restés vulnérables.

Je jure qu’un cœur bat sous ma panure à l’odeur de friture alléchante. Je promets qu’aucune sauce chinoise ne pourrait me rendre plus délicieuse, il suffit de savoir apprécier la brutalité. Ou il suffit de comprendre que j’ai le fond plus tendre et coulant que l’intérieur d’une Mandise.

Vous ne savez pas ce que c’est une Mandise ? C’est cette pâtisserie sur le minuscule présentoir à gâteaux planté au milieu du comptoir pour les commandes des McDo de la campagne et dont tout le monde se fout. Moi, je ne m’en moque pas, j’ai presque de la peine pour ces gâteaux qui rassissent à la vue des clients, impuissants. Parfois, j’ai envie de tous les acheter pour les sauver, mais d’autres prendront leurs places. D’autres finiront à la poubelle et qui les récupérera ?

Je rêve de rencontrer le sauveur des pâtisseries du McDo. Ensemble, on aurait plein d’enfants devenus obèses à force de manger tous les gâteaux qui auraient échappé aux ordures. Peut-être qu’on fonderait un nouveau peuple, une nation basée sur l’utopie d’un monde sans pâtisseries au McDo.

— Bon, vous voulez quoi ? râle la voix familière de l’étudiant collé derrière la caisse avec une casquette défraichie estampillée « CROUS».

Je le fixe un instant. Devenir l’esclave d’une « survivance » des institutions de la fac pour recharger son index, c’est naze. J’ai pitié de lui, alors je pince les lèvres et plisse les yeux comme pour lui jeter un sort et regarde le panneau lumineux qui fait office de menu. Je commande toujours pareil. Un café complexe, pas parce que je l’aime, mais parce qu’il faut avoir l’air classe avec des produits exotiques.

— Un Espresso Macchiato avec de la poudre de cacao sur le dessus, je réponds le plus froidement possible.

— Bien princesse, raille le type en me préparant, sans doute, le même café qu’aux autres. Ça te fera quatre world unity, ajoute-t-il en me présentant le lecteur digital.

— C’est du vol ! je proteste en apposant malgré tout mon doigt.

Le « world unity » est la monnaie mondiale qui est entrée en vigueur il y a déjà trois décennies. On peut dire qu’on y a sacrément perdu, maintenant un café coûte l’équivalant des dix euros de l’ancien temps. Mais on se la ferme, on n’a pas le choix. Dans notre univers, il faut cracher. Heureusement que certains nouveaux jobs étudiants payent bien ! Je parle pour ceux qui n’ont pas de parents qui leur ont mis une petite cuillère en argent entre les fesses dès leur naissance.

Je lui prends le gobelet brûlant des mains, je vais enfin réussir à me réveiller. Je souris en m’éloignant de la file des frites en roulant des hanches. Déformation professionnelle, je pense. Tous les nuggets sont dans le métier, même si aucune d’entre elles n’ose l’avouer. Je trouve ça plutôt marrant de devenir quelqu’un d’autre après les cours.

Mon oreillette bipe, c’est le travail qui me ramène à la réalité. Je prends l’appel. Je prends toujours l’appel. Ma voix devient automatiquement plus mystérieuse et aguicheuse.

— Victoria est à votre entière disposition, je vous écoute, je susurre en rabattant mes longues mèches dégradées chaotiquement sur mon oreille incriminée.

— Ce soir, dix-huit heures. J’aurai une Ixion noire et je vous attendrai au grand carrefour, grogne simplement une voix rocailleuse.

— Bien Monsieur, je confirme en raccrochant par la simple force de ma pensée.

Mon bas-ventre se tortille délicieusement, je n’ai pas besoin d’en savoir plus pour le moment. La maison trie les appels pour les employés, c’est une valeur sûre. Je me mordille la lèvre. Pendant que les autres bâilleront en atomistique, je me ferai démonter par un homme riche.

La légalisation des maisons closes et services d’escorting a eu des conséquences assez inattendues. D’abord, il y a eu les coincés du cul et puritains qui ont gueulé à l’outrage. C’est vrai que c’est tellement mieux d’avoir des prostitués en bord de route qui provoquent des accidents en allumant les automobilistes… Mais cette réforme, c’est une logique du light chez Mcdo.

On sait que quoi qu’il arrive, les putes existeront toujours parce que c’est le plus vieux métier du monde. Pourquoi elles existent ? Parce que les hommes ont besoin de baiser pour aller bien et se sentir tout-puissants afin de faire tourner notre superbe monde. C’est aussi évident que l’idée d’aller au McDonald’s pour manger gras.

Mais, avouer qu’on se rend quelque part pour mal manger et s’empiffrer, ça dérange autant les mœurs que d’avouer qu’on va aux putes pour tringler une professionnelle qui vous fera jouir comme pas permis. Alors, on s’insurge contre l’un et l’autre puis, finalement, une solution est trouvée pour rendre la chose plus acceptable pour la moralité.

Les prostitués, qu’ils soient des hommes ou des femmes, sont soigneusement rangés dans des lieux sécurisés et surveillés. Pendant ce temps, des gens se bercent d’illusions en sirotant leur coca light avec une petite salade, alors qu’un obèse engloutit des Big Mac face à eux. Et puis, soyons honnêtes, il n’y a pas que des hommes dans notre clientèle.

Après les mouvements de foule et les protestations, il y a eu l’acceptation et la construction. Les maisons closes ont sauvé des vies et créé de nouveaux emplois. Désormais, les étudiants peuvent se faire une petite fortune avec un travail de nuit pas tellement prenant. Un coup de queue de temps en temps et on tape dans les mille world unity par mois. L’idéal pour ceux en mal d’argent et la perfection pour ceux, comme moi, qui veulent juste braver l’interdit.

J’aime le sexe.

C’est une vérité que je ne peux pas cacher, tout respire la luxure dans mon petit corps. Il n’y a pas de honte à aimer prendre des bons coups de reins. Je peux presque devenir hypocrite en affirmant que je m’entraine pour le jour où je devrai procréer et offrir à l’humanité de nouveaux petits jouets.

Mes gosses seront des frites. Mais pas des nuggets.

Ils seront dans un paquet, perdus dans la masse et personne ne les emmerdera. Parfois, il y aura bien un potato qui viendra trainer là, mais ils s’en moqueront avec les autres. Je refuse qu’ils soient le potato du paquet de frites. Je pense fermement que les potatoes sont cruels d’oser se reproduire et fournir de nouveaux souffre-douleur au reste du McDo. Même le Filet-O-Fish qu’on ne commande que par dépit ne me fait pas autant pitié.

Je pousse la porte de l’amphi, me voilà partie pour être enfermée pendant des heures. La solution, c’est de rêver, regarder par la fenêtre et se dire qu’il y a toujours mieux à foutre dehors qu’assise sur un strapontin inconfortable et branlant.

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            Je passe la porte vitrée de la maison. Il y a toujours une petite lanterne rouge, discrètement installée au-dessus de l’entrée. Je crois que ce signe de reconnaissance est aussi vieux que le métier de péripatéticienne lui-même. On pourrait s’attendre à un endroit sordide, glauque, avec des boiseries toutes sombres et pas de fenêtres. Mais il n’en est rien. Comme tous les immeubles de notre époque, les vitres sont sans tain. Nous voyons l’extérieur, mais les passants ne nous voient pas, c’est presque excitant ce genre de voyeurisme.

Je martèle le sol en marbre du grand hall avec mes talons aiguilles. Une femme blonde, vêtue d’un élégant tailleur, m’accueille et me donne le pass pour ma chambre. Chacun des travailleurs a son propre espace, pas question de s’échanger les lits ! Je lui souris brièvement et passe devant un salon au style épuré et résolument moderne où les hommes peuvent parler affaires en se restaurant. Parfois, j’aimerais être un mec. Ou cette femme de la quarantaine, assise dans un coin qui assume parfaitement de venir se faire du bien.

Je crois que si j’étais un homme, je passerais ma vie à baiser les plus belles femmes du monde. Quel bonheur ce doit être de pouvoir devenir le maitre du monde après quelques mouvements du bassin entre les cuisses accueillantes d’une soupirante. Je n’ai pas cet honneur, je reste le trou qui offre quelques minutes de gloire et de plaisir.

L’ascenseur tarde, le concierge rit doucement en me voyant m’acharner sur le bouton.

— Ce n’est pas drôle du tout Monsieur ! je peste en me reculant de la machine infernale.
— Cela dépend pour qui, Mademoiselle. Prenez donc l’escalier, propose-t-il aimablement.
— Oui, ça m’échauffera, je rétorque en m’engageant sur le colimaçon métallique.

Je longe le couloir immaculé à la moquette bleu roi et m’arrête devant la dernière porte. Un petit « bip » résonne quand je passe ma carte magnétique dans la glissière, j’aime quand les choses fonctionnent. J’entre et balance mes affaires sur le lit double qui prend une bonne partie de la pièce. Ma main se pose sur un boitier à côté d’un mini-ordinateur dissimulé dans un meuble en bois blanc verni.

— Bienvenue sur l’interface du réseau des maisons closes. Merci de confirmer votre identifiant, commande la voix robotique et faussement agréable.

— Mia Garden, surnommée Victoria, j’énonce distinctement.

— Accès confirmé. Il vous reste cinquante-neuf minutes et trente-six secondes avant votre rendez-vous avec le client n°36-YZ-83, poursuit-elle alors que je me déshabille.

— Informations sur 36-YZ-83, je demande en nouant mes cheveux en chignon.

— Homme de cinquante-quatre ans, rendez-vous en extérieur. Il a une préférence pour la fellation et la pénétration anale. Pas d’exigences particulières pour ce rendez-vous, lâche la voix tellement mécaniquement que ça en devient effrayant.

— Merci.

On peut avoir de bons clients et, parfois, on a des clients moins « appétissants ». Mais c’est la loi du métier et, même en tant que nugget, je ne peux pas faire la difficile. Je l’ai choisi et je l’assume pleinement. Je déglutis et attrape la poire à lavement en me dirigeant dans la salle de bains.

Monsieur est un amateur de l’anal et c’est hors de question de se présenter à lui sans être nette. C’est le règlement. Je crois que si un jour, on m’avait dit qu’un contrat m’expliquerait comment me laver l’anus, j’aurais bien ri. Mais là, je ne rigole plus, c’est trop concret. Alors j’ai mes petites méthodes pour mouiller, pour rendre ça plus agréable. Je pense à mon sundae au chocolat sans les arachides au lieu de visualiser un potato avec un ego de Big Mac.

Je n’ai pas le temps de faire ma belle sous la douche, ni de me faire fantasmer à coup d’eau qui ruisselle sur une petite poitrine ronde et ferme, parce qu’une héroïne avec des seins en gants de toilette ça ne le fait pas. Je pourrais parler de mes tétons qui ne pointent pas, pourquoi ils pointeraient d’ailleurs ? Ils sont feignants, un peu comme moi.

Sur cette réflexion hautement philosophique, je sors de la douche et m’enroule dans une serviette moelleuse. Je retourne dans la chambre et jette un petit coup d’œil au décompte avant le rendez-vous. J’ai encore un peu de temps. J’opte pour un lait à l’abricot, un clin d’œil à celui que j’ai entre les cuisses.

Je m’attarde sur les fesses. Étrangement, je sens que s’il m’a louée, ce n’est pas pour un simple missionnaire parce que Madame a la migraine. Je crois que les épouses sont plutôt soulagées depuis l’autorisation d’ouverture des maisons closes. Elles savent où baisent leurs maris et n’ont plus à subir la sempiternelle négociation sur l’oreiller à propos de la sodomie.

J’ouvre mon placard et opte pour une petite robe noire, sans chichis ou fanfreluches inutiles. Je ne pense pas qu’un homme ait envie de se promener avec une prostituée à laquelle il manque plus que le panneau « mon cul est à vendre » tellement la tenue est équivoque. Non. Ici nous sommes des gens classes et distingués.

Je ne me parfume pas, jamais. Je ne suis pas là pour emboucaner le client ou l’enivrer à coups d’effluves d’essences hors de prix. Par contre, je me maquille. Mais juste un peu. À la petite vingtaine, c’est la nature qui se charge du maquillage, on verra ce que je me tartinerai sur la gueule dans dix ans. Puis, maintenant le makeup codifie notre place dans la société. Je conserve le chignon, c’est toujours pénible d’avoir des mèches qui viennent chatouiller la naissance des fesses quand on se fait prendre.

Je regarde une dernière fois le compte à rebours. Il est grand temps pour moi d’aller au point de rendez-vous. Je laisse tout sur place, j’ai juste mon oreillette à déclencher au cas où. Je désactive mon ordinateur et quitte rapidement la chambre.

Je réussis l’exploit de ne pas tomber dans l’escalier, même si mes chaussures ont longuement comploté contre mon équilibre. Dans la rue, ça klaxonne, les vieilles maisons de ville n’existent plus, on a préféré s’américaniser avec des buildings qui font presque tache dans un paysage autrefois bucolique. Je passe devant un McDo, mon estomac grogne de nouveau.

— Promis, quand j’ai fini avec « Monsieur anal », je nous prends une méga boite de nuggets à tremper dans le sundae au chocolat et sans arachides, je chuchote en pressant le pas.

Au grand carrefour, une Ixion noire m’attend. Je m’attarde sur la coupe sportive du géant de l’automobile à énergie solaire. Je regarde le logo, un cheval cabré dans un soleil qui n’est pas sans rappeler celui de Ferrari, un fabricant de l’ancien temps qui a coulé en même temps que l’amenuisement des ressources pétrolières. Sale histoire.

Je tire sur la poignée chromée d’un coup sec et me glisse à l’intérieur de la voiture, décorée de cuir blanc et de boiseries précieuses. Pas le temps de se présenter, je remonte le pan de ma robe jusqu’en haut de la cuisse pour dévoiler un lecteur d’index implanté dans ma cuisse et une mini sacoche contenant préservatifs, lubrifiant, lingettes intimes et une pilule, pour aider Monsieur, au cas où.

— La moitié maintenant, le reste à la fin, commence-t-il à négocier.

Pendant un instant, je reste focalisée sur son double menton puis sur son front rouge et en sueur. Une baffe mentale plus tard, je me ressaisis.

— Vous connaissez la règle. On paye d’abord et on pose une réclamation à l’agence après, si on n’est pas satisfait, je tranche d’une voix sensuelle, mais ferme.

La tension monte d’un cran, ce genre d’homme n’aime pas être dirigé. Sa bouche se pince en un sourire faux et résigné, il inspire bruyamment puis pose son index gras sur le lecteur. Je lui fais les yeux doux, une partie va automatiquement sur mon compte et le reste dans les caisses de l’agence. Tout est bien rodé, une machinerie aussi bien huilée que la raie des fesses d’une actrice porno.

Il démarre, ces nouvelles voitures sont silencieuses, ça ne me perturbe pas. Je crois que je sursauterais si j’entendais un moteur de l’ancien temps. Il parait que ça faisait un bruit infernal et dégageait un gaz nauséabond qui est la cause de notre climat à la con. Je me blottis dans le siège et regarde mon client.

Il est laid. Je ne perçois aucun charisme, juste le parfum d’une eau de toilette bien trop chère qui masque péniblement l’odeur de transpiration qui émane de son costard sur mesure. Les boutons de manchette sont en or, il veut montrer sa fortune. Le mot « nouveau riche » me vient à l’esprit. Ce sont les plus minables. Toujours là, à se montrer et à claquer tout leur argent.

Il a les cheveux grisonnants, plaqués en arrière et des yeux porcins, marron, qui glissent le long de mes jambes galbées au lieu de se concentrer sur la route. Il doit déjà commencer à bander, je sens ses muscles se raidir, sa respiration devenir plus erratique. Il ne sera pas long à jouir et tant mieux. Son gros ventre me fait penser définitivement à un potato, puis l’image de la frite grossière et foireuse qui encule un nugget au milieu d’un menu maxi best-of me fait presque rire. Je me mords la langue pour ne pas craquer, il pourrait mal le prendre.

Je reste fixée sur les boutons de sa chemise tendue par sa bedaine. Je me demande s’il est poilu, s’il a des boutons et une peau blanche qui ne voit jamais le soleil, mais qui est pleine de taches brunes. J’ai un petit nœud à l’estomac, un genre de bestiole qui s’amuse à me chatouiller les entrailles et une ritournelle stupide qui me chuchote : « Tu as peur ». Oui, c’est un fait, j’ai peur. Mais une fois la capote en place, tout va s’envoler, je le sais.

Les buildings laissent place à des immeubles plus modestes, puis à des lotissements faussement embourgeoisés de l’extérieur de la ville. La végétation est pratiquement inexistante en zone urbaine, heureusement qu’il y a les convertisseurs d’air pour nous apporter de l’oxygène. Je me demande comment c’était avant, quand on pouvait aller pieds nus dans l’herbe et jouer à cache-cache derrière des arbres, en toute simplicité. Je me pose toujours trop de questions en fait.

Je chasse mes idées d’un geste désinvolte alors que les pneus crissent sur le gravier devant une vieille bicoque tellement délabrée qu’elle menace de s’effondrer à tout instant.

— Je vais te violer, déclare l’homme d’un ton glacial en serrant le frein à main.

— Pardon ? je couine en ouvrant les yeux en grand.

— Je vais te violer, répète-t-il avec une voix rauque.

— Je croyais qu’il n’y avait pas de demandes spéciales, je plaide en me recroquevillant sur le fauteuil.

— Plante pas tes ongles comme ça dans le siège, tu vas me niquer le cuir et il coûte plus cher que toi ! grogne le type en sortant de la voiture.

Je n’ai que quelques secondes pour prendre une décision. Est-ce un fantasme étrange ou une vraie pulsion criminelle ? Je ne sais pas, je doute. Je dois décider d’appuyer ou non sur l’émetteur d’urgence. Il faut que je tranche, est-ce que ce mec est détraqué ? Est-ce qu’il a eu une journée tellement merdique qu’il ressent le besoin d’assouvir un fantasme inavouable ? Je n’arrive pas à décider.

Trop tard.

Le type ouvre la portière et m’attrape par le poignet. Une vague d’angoisse me submerge, j’ai la nausée. Mon estomac se tortille autant que mes intestins. Si je ne m’étais pas vidée avant, j’aurais juré que le côté glauque de la situation aurait fait relâcher à mon sphincter toute la matière fécale de mon organisme. On peut se foutre de moi, mais là il n’y a rien de drôle. C’est juste un homme agressif qui a trainé une fille avec la force musculaire d’une crevette déshydratée dans un recoin perdu où personne ne pourra la sauver.

Quand on entre dans la ruine, le vieux bois grince sous nos pieds. Mon poignet vire au bleu. J’étouffe un gémissement de douleur, essaye de garder mes sanglots bien cachés au fond de mon être. Je ne vais pas exciter ce porc avec mes pleurs. Pas question !

L’odeur de son eau de toilette me révulse, la bile vient taquiner mes amygdales avant de redescendre le long de mon œsophage. Infecte. Je renifle, je dois respirer par la bouche si je ne veux pas en plus subir les miasmes des moisissures sur les murs qui rendent l’atmosphère putride, presque irrespirable.

Pourquoi je n’ai pas appuyé ? POURQUOI ?

Il me pousse sur une table poussiéreuse, un épais nuage gris s’en élève quand j’y atterris et me fait tousser. Il plaque son bassin contre le mien, je tremble jusqu’aux os. Bordel, comment j’ai pu m’embarquer dans une galère pareille ? Je ne veux pas qu’il me touche, je ne veux pas sentir ses grosses mains de taré sur mon petit cul. Voilà, je pleure comme une gamine.

Il soulève ma robe, je l’entends respirer plus fort et faire des bruits écœurants avec sa langue. Dans ma terreur, j’ai un ultime moment de lucidité. La règle la plus importante dans le métier : se protéger.

— LA CAPOTE ! je crie d’une voix suraiguë, prête à se briser comme un verre qu’on éclate au sol.

— Je m’en branle, ferme-la et arrête de serrer les fesses salope ! vocifère l’homme en descendant mon string sur mes cuisses.

Mes ongles malmènent le bois vieilli du meuble et se brisent un à un. À moins que ce ne soit lui qui me les arrache. Je sens encore une montée de bile. Cette fois-ci, elle coule entre mes lèvres, mêlée à un trop-plein de salive. Je suis aussi pitoyable qu’un potato. Je repense à Laura et ses bourrelets. Elle doit être vautrée devant la télévision avec un classeur de cours sur les genoux et une tasse de substitut de chocolat chaud que sa mère lui a préparé.

Maman ne faisait jamais de chocolat. Maman ne voulait jamais que je l’appelle ainsi.

C’est juste trop con, je vais me faire violer, là, dans une baraque pourrie qui pourrait nous tuer en s’effondrant. Si seulement… Mais j’ai l’intime conviction que je n’aurais pas cette chance, ce serait trop simple. Je ferme les yeux, je me surprends à prier, même si Dieu est mort d’après les scientifiques. Je crois qu’on l’a enterré il y a quelque temps, je ne sais pas où.

Dieu est mort bordel ! Mais c’est quoi ce monde ?

Je l’imagine dans sa toge blanche en train d’agoniser entre deux putes qui l’auraient épuisé, des bouteilles de vin autour de lui. C’est un homme, Dieu. Alors c’est normal qu’il baise, comme c’est normal qu’il meure… C’est qui vraiment Dieu ? Je ne sais plus. Quand Dieu est mort, ça avait fait la une des journaux parce que Dieu ne vivait pas dans le ciel. Il était là, dans un building, à tous nous regarder.

Dieu est mort et je vais me faire enculer à sec, c’est quoi cette vie ?

Je serre les dents et ferme les yeux. J’essaye de me préparer mentalement à la douleur. Enfoiré de merde qui ne met pas de capote, potato de mes deux ! Quand on aura fini, je me vengerai. J’achèterai plein de potatoes et je les jetterai à l’eau pour les regarder crever d’une noyade. C’est con de mourir noyé quand on est un putain de bout de pomme de terre.

Je sens son gros doigt explorer mon anus. Pour un peu, je regrette de m’être lavée en profondeur. Il ronfle, tellement son corps tout gras ne gère plus l’affluence d’air, c’est dégueulasse. Mes entrailles continuent de valser. C’est douloureux, mais pas autant que la pénétration.

Je pousse un hurlement strident, digne du pire film d’horreur. Mes yeux s’ouvrent, paniqués. Je ne suis pas sur la table. Je n’y suis pas. Je n’y suis plus. Je n’y ai jamais été même peut-être ? L’homme me regarde avec un air surpris, rouge de colère.

— Ça va pas de crier comme ça !

— Je… j’ai cru que… Et la maison ? je bredouille entre deux halètements.

— Quelle maison ? T’es dans une bagnole, là. Timbrée cette gamine… jure-t-il avant de regarder ma poitrine, comme pour se rassurer de son investissement.

Je me contracte sur le siège, je me suis endormie. Mais c’était si… Je pouvais le sentir. J’en suis sûre. Et si c’était un avertissement ? Et si on me donnait une autre chance ? Je me tourne vers lui, un air résolu et obstiné collé au visage.

— JE VEUX DESCENDRE DE CETTE VOITURE ! je hurle en serrant plus fort le cuir.

— BORDEL ! Tes ongles me niquent le cuir ! Pourquoi tu veux descendre ? rage-t-il en plantant un coup de frein pour s’arrêter à temps au feu rouge.

— Parce que je le décide ! Vous êtes un danger sur la route, je réponds d’une voix blanche.

Il grogne et redémarre une fois le feu passé au vert. Je suis secouée de spasmes, il roule vite, bien trop vite. Je vois les immeubles défiler à toute allure, mon cœur s’emballe.

— Ralentissez, je supplie en me tenant plus que jamais au fauteuil.

— ARRÊTE DE NIQUER MON CUIR, BORDEL ! gueule-t-il en se tournant vers moi.

— ATTENTION !

Mon dernier cri se perd dans un bruit de fracas de pare-brise et de tôle froissée. Tout se passe tellement lentement… Je me vois faire un vol plané, passer au-dessus de l’impact. Je vois le trottoir, son angle net. Pourtant, je ne bouge pas, j’ignore pourquoi. Mon crâne finit par le heurter. J’ai les yeux ouverts, je vis encore. Juste assez pour voir que personne n’en a rien à foutre de la fin d’un nugget. Que personne ne cherche à me sauver. Mon seul intérêt, c’est le buzz potentiel que je peux générer. Peut-être que la photo ou la vidéo de ma mort leur rapportera de l’argent. Bouffez-moi bande de cons, au lieu de prendre des photos.

Dieu est mort. Mais qui gère le service après-vente alors ?


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Les avis – volume 1

Blogueurs, lecteurs ou bêtas, l’Autre Côté n’a pas laissé indifférent ! Et si tu prenais un thé pour lire tout ça ?

« Coucou, C’est avec joie que je t’annonce que j’ai pris du grade. Non, je ne suis pas allée m’inscrire à l’armée, mais bon, on s’égare. Je disais donc que j’ai eu l’immense honneur de pouvoir lire avant tout le monde un nouveau roman… Lire la suite.« 

Mystérieuse Lectrice – Blogueuse

« Que dire de cette lecture ? Que le terme « inclassable » lui correspond bien ! J’ai été déstabilisée par l’histoire et les personnages. Surtout que je ne m’attendais pas à ce style après avoir lu Camigraphie. J’ai été un peu perdu et j’ai eu du mal avec la logique de l’histoire… pour une question de mélange d’époques… vous me direz lorsque vous aurez lu cet ebook 😉

Par contre, une plume toujours très agréable, des personnages comme je les aime et un Bror très prometteur… Lire la suite.« 

Dans Notre Petite Bulle (LNA) – Blogueuse

« J’aime toujours autant l’humour de l’auteure mais, j’ai trouvé dommage le vocabulaire utilisé au début du roman… Lire la suite.« 

La route des lecteurs – Blogueuse

Les personnages

Mia Garden : Etudiante de vingt et un ans et prostituée à mi-temps en 2150, elle se plait à écraser les autres pour exister. Mais de l’Autre Côté, les apparences ne suffisent plus pour avancer

Sponk : Steve Jobs est mort. Mais Steve Jobs n’a pas arrêté de révolutionner la technologie. Sa dernière création ? Un téléphone portable volant et doté d’une conscience ! Reste à savoir si les nerfs de Mia le supporteront.

Lucien Charpentier : Injustement envoyé au front durant la Première Guerre mondiale, ce jeune homme fleur bleue va croiser la route de Mia et changer à jamais sa mort.

Bror Sjöberg : Fier marin suédois, embarqué au XVIIIème siècle, il va débouler dans la mort de Mia sans crier gare et la guider à travers les chemins tortueux de l’Autre Côté. Les règles doivent être respectées et il va s’en assurer.

Jessica Bells : Adolescente et youtubeuse névrosée, elle a reçu une balle en plein cœur. Désireuse de mentir au monde en cachant tant bien que mal ses complexes, elle va s’avérer être une jeune fille aussi perdue que Mia entre ce qu’elle est et ce qu’elle veut être.

Cliquez sur l’oiseau bleu pour avoir accès à la liste des comptes Twitter des personnages de cette série.

Une lettre venue de l’Autre Côté

Chers Lecteurs,

Ce que je vais vous raconter est un mystère, une question à laquelle personne n’a encore trouvé la réponse, un voyage dont on ne peut pas revenir.

On a déjà dû vous dire : « Il est parti », « Elle repose en paix », « On l’a emmené dans une ferme à la campagne ». Des phrases vagues, des conneries qu’on balance aux gamins ou aux plus grands qui sont terrifiés à l’idée de dire le mot qui fâche, le mot qui dérange, le mot qui veut dire que tout est fini :

MORT

            Avant de tomber entre les griffes d’une auteure sadique, je ne me suis jamais posé la question de « l’Après ». Pour moi, c’était juste la fin. Juste une histoire de paupières closes et d’incinération. Juste une énième affaire de perte injuste. Pourtant, aujourd’hui, je suis bien obligée de faire face, car la morte, c’est MOI.

Mais ce n’est pas grave. Mourir, ce n’est pas le pire.

Ne faites pas cette tête d’enterrement, de l’Autre Côté vos disparus font tout… Sauf se reposer en paix !

Mia G.

L’incompréhension & l’impuissance

Fixe. Juste fixe. Immobile devant un monde qui tournait décidément bien trop vite pour elle. C’était le vertige, le début de la fin de tout. La fin d’un commencement ou bien juste… Le néant. Vidée de son espoir, elle n’était plus qu’un être dont deux silhouettes tenaient la main.

L’Incompréhension et l’Impuissance. Deux jumelles que jamais rien de saurait séparer. Plus muettes encore que le silence, plus pesantes qu’un monde, elles étaient pourtant devenues ses seules alliées. Deux amies pour faire face.

Figées alors que tout bougeait bien trop autour de cet étrange trio, les prunelles éteintes et l’étincelle de l’âme envolée. Sans doute, la plus morte des morts de l’Autre Côté. Lorsqu’elle voulait lutter, la poigne devenait plus douloureuse. Une brûlure inqualifiable. Une abomination de souffrance. Tout cela dans le but de la faire ployer.

L’Incompréhension et l’Impuissance vivaient du renoncement. Deux silhouettes affamées, toujours en quête d’un ange à tourmenter. Aujourd’hui, c’était elle. Demain, peut-être serait-ce un autre. Y avait-il seulement une fin à ce jour qui ne s’achevait plus ?

Gerda, désemparée, verrait à tout jamais Bror la quitter.

La frustration

Attendre. C’était le point de départ de toute apparition, la douce mélodie qui s’en faisait venir la frustration. Mainte fois, je l’avais fréquentée et ce jourd’hui encore je ne pouvais que la sentir s’approcher. Prisonnière de ce que je voulais, acculée et sans force aucune, je la distinguai de plus en plus. Elle choisit de se matérialiser à mes côtés, si proche que son aura glacée parvint à geler jusqu’à mes lèvres étonnées. La frustration me surprenait toujours par son flair, et me faisait redouter les heures prochaines. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

Espérer. Lentement, l’attente se muait dans un espoir qui en venait à me faire sourire. Je me donnai des idées, des explications qui se perdront dans l’estomac vorace de cette silhouette orangée. La frustration, la bouche d’une horloge formée, absurde et sans logique, faisait résonner un tic, irrémédiablement suivi d’un tac, si forts et pénibles que le silence renonçait à nous rejoindre. Au plus le temps s’enfuyait vers le cosmos, au plus mon être menaçait de tomber dans le vide que se plaisait à construire le manque de la chose tant convoitée. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

S’offusquer. Oppressée par cette horloge qui n’en finissait pas de me tourmenter, les explications progressaient en accusations et faisaient grandir l’amertume qui s’en vint rejoindre la silhouette orangée privée de bras. La frustration ne peut saisir quelque chose. La frustration est condamnée à attendre qu’on lui donne. « Devrais-je attendre de perdre moi aussi mes bras afin que l’on m’abreuve comme un oisillon incapable ? » tempêtai-je en me levant brusquement. Le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que celle de l’autre.

Agir. Muette de par son horloge qui la contraint à ne plus rien demander, la frustration s’écarta de moi. Le poing serré et prête à l’affrontement, je fixai l’étrange, me perdais dans la volute et suivais les aiguilles qui ne tournaient plus. « Je ne puis admettre l’emprisonnement d’une pensée, je ne puis être dépendante et sans initiative aucune ! » crachai-je au visage de la silhouette terrorisée. « Je ne serai pas de celles qui attendent, espèrent et s’offusquent. Sur l’instant, je m’en vais agir et à jamais te terrasser ! » ajoutai-je, le désir accroché au cœur et l’envie plus forte que tout.

L’amertume

Alors que le sommeil me fuyait, insaisissable et à jamais hors de ma portée, un rire moqueur se fit entendre. Je levais la tête, persuadé qu’il ne s’agissait là que de quelques illusions nocturnes dont mon cerveau subissait les assauts. La pénombre régnait, mais le rire résonna, mainte fois encore.
D’une rage qui échauffe les veines et fait palpiter mes tempes, je quittais mon fauteuil adoré et fit une inspection de la pièce. Le rire moqueur, semblable à celui d’un oiseau funeste qui se gausse du cercueil que l’on met en terre, résonna, mainte fois encore.
La mâchoire se crispait, l’émail de mes dents sur le point de céder n’en pouvait plus de ce rire absurde qui envahissait de plus en plus mon espace. Est-ce donc là quelques moqueries de l’univers, ou la punition d’un esprit qui ne cherche que le sommeil ? Le rire résonna, mainte fois encore.
« Sinistre chose qui s’en vient me tourmenter, n’en peux-tu plus de te cacher ? » hurlais-je à l’intention d’un vide qui se fit grandissant. Par-delà la table, dans le fauteuil où se plaisait à s’asseoir ma douce compagne, se dessinait une silhouette rougeâtre, parée de superbes volutes. Son rire résonna, mainte fois encore.
« Quelle créature du démon es-tu pour venir en ces lieux saints ? » clamais-je, la main posée sur un verre d’alcool oublié. Son visage se fit plus précis et un immense sourire s’en vint déchirer celui-ci de part et d’autre. L’horreur m’habitait, prenait possession de mes sens en ne me laissant qu’impuissant. Son rire résonna, mainte fois encore.
Ma rétine ne parvenait à s’en détacher, prise dans les filets pourpres de cette illusion qui volait les traits de mon épouse perdue. Je hurlais à en perdre mon souffle, faut-il que j’eusse été un homme si abominable pour que Dieu me punisse de la vision torturée de ma chère moitié ? Son rire résonna, mainte fois encore.

« Cesse donc tes moqueries et parle, créature du diable ! » m’emportais-je dans l’envie folle de saisir l’insaisissable. Il me semblait alors que ce Dieu que j’avais tant prié ne trouvait d’intérêt à ma mort uniquement dans le châtiment. Sans doute avait-il plongé son bras dans le ventre de la Terre, jusqu’à en atteindre les viscères diaboliques pour en ramener cette étrange silhouette au sourire déchiré. Son rire résonna, mainte fois encore.
De son rire je devins fou à en briser les verres d’alcool qui se multipliaient sans explications aucune sur une table déjà bien encombrée de quelques ouvrages qui permettent aux heures de fuir. Je n’ai que la colère pour combler le vide de ma douce épouse perdue. Les portraits n’existent plus en ce monde et son souvenir s’efface les jours passants. Son rire résonna, mainte fois encore.
L’estomac au bord des lèvres d’avoir tant enragé, j’ouvris le tiroir pour saisir un couteau fort aiguisé. La pénombre s’empara de mon cœur comme elle s’était emparée des lieux. Je ne pus supporter un rire de plus. Je me jetai sur l’infâme silhouette et passai au travers. La chaleur embrasa mes chairs sur l’instant, torturant davantage mon âme perdue. Son rire résonna, mainte fois encore.
Couché sur le sol, je réalisai à peine que la lame s’était enfoncée dans mon abdomen. Ma respiration fut aussi courte qu’inutile. Il ne me resta que quelques instants volés au cosmos pour me souvenir que les anges ne peuvent mourir d’amertume. Son rire résonna, une ultime fois encore.

Le silence

Un jour, à cette heure où le soleil se meurt à l’horizon, s’en vint la plus curieuse des choses que j’eusse rencontrée. Il se fit d’abord discret, tapi sous un meuble d’un bois blanc qui n’était pas sans rappeler l’ivoire que l’on vole aux éléphants. Il est un cher ami, bien plus fidèle qu’une meute de chiens. Il est ceux que j’ai espérés, ceux que j’ai tant attendus en vain. L’absolu de l’assourdissement, encore.

La figure scindée de deux trous béants s’ouvrant sur le vide le plus expressif que vous croiserez en une éternité et la bouche semblable à une tache d’encre bien plus grotesque que toute cette curieuse matérialisation, il n’était qu’absurde et ombre. Noir, gris et rougeâtre au creux de son ventre affamé de bruit. L’absolu de l’assourdissement, encore.

Je tendais une main timide, trop frêle pour supporter un quelconque poids, trop frêle pour le monde des vivants. Il se redressa sur ses deux jambes arquées, terminant par une pointe acérée qui jamais ne transperce le sol. Je fus saisie d’une curiosité nouvelle, d’une soif de découvrir plus encore ce stupéfiant visiteur. L’absolu de l’assourdissement, encore.

J’avançai d’un pas, à la fois terrifiante de résolution et résolument terrifiée. Un bruit brisa l’atmosphère d’un claquement sec alors que j’allai saisir mon ami de toujours, celui que j’avais jusqu’à cet instant ignoré et caché au plus profond de mon cœur. Le regard courroucé dans le plus immense des vides, il me fixa sans bouger. L’absolu de l’assourdissement, encore.

« Parle, je t’en supplie » soufflai-je en effleurant l’ombre qui se cacha au premier de mes mots maladroits. Faut-il être naïve pour attendre un quelconque bruit de la part du silence ? Las, j’étais et je suis toujours ainsi. Faut-il être portée par un espoir dévorant pour croire en sa parole ? L’absolu de l’assourdissement, encore.

Lentement, il revint à mes côtés, ne sachant que faire de ses grands bras ridicules. Alors, il les croisa et regarda par la fenêtre où je vis l’Autre Côté fermer les yeux sur une réalité qui dépasse les frontières de notre imaginaire. Soudain, il hurla. Il hurla si fort que mes tympans en furent percés sur le coup. L’absolu de l’assourdissement, encore.

Jetée au sol par la puissance redoutable de ce cri qui ne peut avoir de nom tant nos mots ne sont rien face à sa force, je réalisai que plus jamais je n’entendrai le monde. J’étais sourde, condamnée à être la compagne du silence pour l’éternité. L’absolu de l’assourdissement, à jamais.